La vie en double

La dernière fois, c’était au moment de m’injecter dans l’abdomen, à l’aide d’une petite seringue jetable, une substance tout ce qu’il y a de légal mais qui, même avec l’assurance-médicaments, revient plus cher qu’une demi-douzaine de doses de cristal meth chez votre pusher préféré. Le feuillet d’instructions me demandait de tenir la seringue « à la verticale » de mon abdomen. Le dessin censé illustrer la manoeuvre n’aidait pas vraiment. Comme « horizontal » (« qui est parallèle à l’horizon »), le mot « vertical », en français, ne peut indiquer qu’une seule position : « qui suit la direction de la pesanteur ; perpendiculaire à un plan horizontal » (Petit Robert).

Alors, soudain, ce doute : ils veulent que je m’allonge par terre ? Réponse : bien sûr que non. L’auteur de la traduction française du feuillet avait voulu dire, c’est évident, que l’aiguille devait être « perpendiculaire à l’abdomen ». Pour une raison ou une autre, le terme exact n’avait pas suivi sa pensée. On est bien loin, ici, de ces traductions délirantes donnant l’impression d’avoir été rédigées par un logiciel détraqué. On se trouve devant un problème plus subtil : une faute de sens qui, sous ses airs inoffensifs, mine de rien, fait d’une chose son contraire (horizontal = vertical), compromettant, du simple point de vue de la logique comme sur le plan le plus pratique, la compréhension d’un texte, et jusqu’à la confiance qu’on peut avoir dans une langue ainsi tripotée.

Un jour, en installant un siège d’enfant dans l’auto, je me suis juré que je lirais désormais tous les livrets d’instructions de tous les cossins possibles et imaginables que ma carte de crédit va encore voir passer d’ici à ce que je claque dans leur version originale, ce qui veut dire, dans 99,98 % des cas, en anglais. Je venais de buter, dans le texte français dudit livret, sur une obscurité technique, une résistance explicative à mes facultés cérébrales pourtant dûment arrosées, ce matin-là, de café fort et de bonne prose quotidienne puisée dans notre journal, obscurité et résistance causées, comme cela s’avéra ensuite, par les laborieux efforts d’un autre forçat de la traduction.

Saviez-vous que le Canada, grâce à ses boîtes de Corn Flakes bilingues, génère 10 % du marché mondial de la traduction, pour 0,5 % de la population du globe ? Qu’on traduit ici pour 20 à 25 cents du mot, mais que les entreprises, comme pour toutes les autres bébelles, peuvent maintenant s’offrir des traductions made in China à trois sous du mot ?

En anglais dans le texte

Je reviens à mon siège d’auto. Pour dénouer le passage technique récalcitrant, je n’ai eu qu’à changer de langue. En anglais, le sens précis que je recherchais m’est soudain apparu, limpide. Et j’ai retenu la leçon. C’est en anglais, le plus souvent, que j’aborde maintenant le monde des objets, des bases de lits, des remises à outils démontables, des fours micro-ondes, et autres chouettes machins.

L’homme qui vous fait cet aveu n’est pas exactement un infirme de la littératie. C’est simplement quelqu’un qui, un beau samedi matin, a décidé que, pour amener la sangle A jusqu’à la sangle B et faire toute la lumière sur ce bordel de crochets et de courroies qu’est un siège de bébé, il n’avait plus besoin de passer par l’obscure et besogneuse entremise d’un traducteur patenté, cette perte de temps dans le meilleur des cas, quand on n’a pas affaire à du sabotage linguistique pur et simple.

Cet homme écoute aussi ses séries télé américaines en anglais, parce que le doublage, pas capable, Breaking Bad doublé en parisien, pas capable. Et ces versions originales anglaises, il les visionne avec des sous-titres anglais, parce qu’il a remarqué, amusant phénomène, que les sous-titres français avaient parfois tendance à s’éloigner considérablement, pour ne pas dire grotesquement, de la teneur des dialogues entendus à l’écran.

Notre homme est, bref, quelqu’un qui a lu L’homme invisible/The Invisible Man de Patrice Desbiens (Prise de parole, 2008) et qui sait que deux langues peuvent très bien parler de la même chose, ça ne veut pas dire qu’elles disent la même chose.

Ce qui est vrai des livrets d’instructions et des séries télé l’est aussi de la politique. Chaque fois que j’entends Stephen Harper s’exprimer dans la langue de Molière, mon index cherche instinctivement un bouton à enfoncer pour retourner à l’anglais. Au fond, peu importe, puisque dans une langue ou l’autre, ses discours vont continuer d’être aussi inspirants qu’une prescription de Préparation H. Pour moi, le bilinguisme officiel de l’État canadien est un roi nu depuis le 6 juin 1994 très exactement. Ce jour-là, à l’occasion du cinquantenaire du Jour J (le débarquement allié en Normandie), notre premier ministre, Jean Chrétien, livra, en sol français, une merveille de harangue bilingue dont la bouillabaisse verbale, chef-d’oeuvre de double discours indigent, mériterait d’être étudiée à l’université, un peu comme on montrait jadis aux jeunes gens, pour leur édification morale, des images morbides des ravages de la syphilis.

Franglais ou globish ?

Chrétien, me direz-vous, est un cas. L’expression « parler deux langues secondes », après tout, a été inventée exprès pour décrire l’étrange personnalité linguistique du gars de Shawinigan. N’empêche que le bilinguisme d’État, dès lors qu’il devient, comme sa cousine la Différence, un dogme plutôt qu’un simple aspect pratique du vivre-ensemble, contribue à défigurer le français bien autant que les traductions loufoques de certains manuels d’instructions. Au premier coup d’oeil, ça ressemble peut-être à du français, mais allez donc y comprendre quelque chose !

Tout comme, à hauteur de rue ou dans les espaces numérisés, on remarque l’apparition d’un dialecte bilingue propre au Québec, la bilinguisation forcée de la politique canadienne donne lieu à l’invention d’une troisième langue, un français à la fois standardisé et approximatif, incolore et de pure façade : le cousin pauvre du globish.

Au fond, qu’est-ce qu’une langue, sinon le grand livret d’instructions de la vie ?

Le jour où notre existence collective ressemblera à une mauvaise traduction, que ferons-nous ?

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