Mon royaume pour le Vermont

On pourrait dire du Vermont que c’est un parc récréatif à un jet de pierre de chez nous, notre Californie du Nord, une étendue de vert et de monts préservée, de quoi élever l’esprit, la sainte paix droit devant. Ou, comme dirait un de mes amis qui a de bonnes lunettes : direction Terre de Feu. C’est aussi un État distinct des 49 autres et l’âme soeur du Québec. Dès que l’envie de bouger me prend, je saute dans le char de mon « homme sweet homme » et nous descendons dans l’État des montagnes vertes faire un changement d’huile saisonnier.

Lorsque j’étais petite, je marchais d’Abercorn, dans les Cantons-de-l’Est, jusqu’à la frontière, pour mettre un pied « aux États ». Le nord du Vermont de cette époque semblait plus pauvre, moins coquet qu’aujourd’hui.

Je ne me lasse pas d’admirer la dentelle des maisons victoriennes et des fermettes aux gréements bien rangés, campées dans des paysages picturaux qui vous rappellent constamment qu’ici, l’homme a dû se soumettre aux lois de la nature ou de Dieu, et non l’inverse.

Que ce soit pour l’abolition des panneaux publicitaires routiers (en 1968) ou l’obligation de déclarer les OGM sur les étiquettes des aliments (cet été), le Vermont a toujours eu une longueur d’avance progressiste dans ses lois. Sans compter sa façon de gérer ce territoire hostile où l’on retrouve davantage d’ours noirs, de végétariens et de Subaru du siècle dernier que d’habitants du cru.

De fait, il y a ici une longue tradition de néo-freaks et de marginaux pour qui la permaculture (culture non mécanisée sur petite surface) ou le locavorisme (pas seulement la crème glacée « artisanale » de BenJerry) sont des pieds de nez à l’enflure à laquelle carbure le reste du pays. Progress shmogress, comme ils disent ; on chauffe au bois et on recycle nos graines de citrouilles bios dans notre granola d’après-Halloween.

Les aficionados du plein air et des pneus à crampons se sont installés dans cette nature inhospitalière pour y faire germer une communauté portée par les mêmes intérêts de qualité de vie et d’impacts réduits sur l’environnement. Les panneaux solaires poussent dans les champs où des tracteurs Ford vintage font entendre leurs ronflements poussifs. Les enfants apprennent à cultiver des laitues à l’école. Les B B ont des prises de courant pour recharger les autos électriques. Dans les cafés, on peut lire : « We don’t have WiFi. Talk to each other. » La richesse ressemble à l’idée qu’on s’en fait.

Sur la portière arrière de ma vieille Honda, j’ai apposé ce collant qui résume bien le zeitgeist : «Keep Vermont Weird.»

J’aimerais pouvoir en dire autant du Québec.

Et au pire, on se mariera

Né à Detroit, le biologiste Jeff Parsons, spécialiste des milieux humides recouverts de tourbe (!), vit à Lowell, près de Jay Peak, et me confirme le côté décalé de son État d’adoption. « Je dirais que tous les weirdos du pays ont déménagé ici ! Je n’ai même pas de serrure sur la porte de ma maison.» À vue de nez, Jeff estime à 30-40 % la proportion de marginaux au Vermont.

À l’université, où il enseigne la biologie de la conservation, les trois quarts de ses étudiants de 19 à 22 ans n’ont pas de téléphone intelligent — par conviction idéologique — et la moitié d’entre eux portent des vêtements tie-dye. « Il y a une sous-culture très forte ici, à Burlington, mais aussi ailleurs, qui se compare à celle de Berkeley, en Californie, d’Austin, au Texas, ou de Madison, au Wisconsin.» On pourrait ajouter une extension vers le Plateau Mont-Royal, où réside la blonde de Jeff.

Le Vermont se distingue par des détails comme l’absence d’arches de McDo dans sa capitale (Montpelier) ou par l’abondance de mariages célébrés l’été, car c’est le premier État à avoir légalisé les mariages homosexuels en 2009.

Dominique et Céline, deux Montréalaises, s’y sont mariées à Waitsfield l’été dernier, par amour de la nature et des Vermontois. « Nous avions deux célébrants: une pasteure divorcée et un gai qui vit dans un ménage à trois. Les gens nous ont intégrées sans même nous connaître. Les vieilles dames à l’église nous lançaient des « Go Girls ! » quand on leur annonçait notre mariage, nous incitaient à venir nous installer au Vermont », me disent-elles sans ménager les qualificatifs comme « authenticité », « simplicité », « chaleur humaine ».

Dominique me mentionne un kiosque à légumes de Starksboro, sans caissier, où il n’y a qu’une liste de prix, une balance et une boîte de métal dans laquelle on dépose les billets verts. « Cash only. »« Il y a une certaine impression de revenir à un temps bien avant la mondialisation et la course aux profits. »

On the Road Again

Mon ami Gérald (le gars qui parle de taux directeur et de volatilité des marchés au Téléjournal de Radio-Canada) possède une maison sur le bord de la frontière américaine. Il fugue fréquemment au Vermont pour enfiler la route des antiquaires et des brocanteurs, s’arrêter dans les farmer’s markets du samedi matin, faire le plein de légumes « cultivés dans une autre époque par des gens heureux d’être là, bios, granos, locaux, comme si le Vermont avait ralenti un jour son évolution pour se protéger de toute dérive ».

Gérald aime autant Burlington et sa vie paisible que le musée du folklore de Shelburne. « J’aime Richmond et son restaurant grano, son église ronde et sa miniboutique d’antiquités tenue par une madame toujours un peu plus vieille… et son chien aux pattes courtes. » Il adore les ponts couverts, le mont Philo, les routes sans publicité, la vue qu’offre le lac Champlain sur les Adirondacks. Mais, par-dessus tout, il apprécie l’ambiance. « Ce n’est pas un État riche, mais un État fier. Les gens du Vermont parlent sans gêne de leur unicité, de leur authenticité, de leur mode de vie. En ce sens, ils sont très riches. »

Et c’est cette richesse que (re)découvrent de plus en plus de Québécois qui poussent la curiosité jusqu’à la frontière, malgré une répulsion folklorique à l’égard du douanier américain. Ce serait oublier l’amabilité typiquement rurale, le charme country de 625 000 âmes prêtes à faire un détour pour vous remettre dans le chemin de traverse. Et c’est pour cela qu’on y retourne, encore et encore, un doigt sur la carte et un pied dans l’étrier. Et qu’on en revient avec plein de choses à « déclarer », mais rarement taxables.

Et j’ai acheté le t-shirt

Dans la série Been there, Done that, Got the t-shirt, deux adresses. D’abord, celle des t-shirts et collants pour l’auto « Keep Vermont Weird » : keepvermontweird.com.

Tout est dit.

Ensuite, celle de « Eat More Kale » dont The Economist a parlé. C’est le t-shirt en vogue en ce moment au Vermont. eatmorekale.com. On vous envoie des collants pour l’auto ou vos fenêtres (soyons fous) si vous commandez par la poste. Microentreprise typique du Vermont.
Noté le café-boulangerie préféré de Gérald Fillion, le Vergennes Laundry, à Vergennes, tenu par le Français Didier Murat. Pour ma part, j’ai un faible pour le café-resto-boulangerie August 1st à Burlington, situé dans une ancienne caserne de pompiers. On y sert les petits-déjeuners et les lunchs, on y vend du pain et le meilleur granola de ce côté-ci de la frontière. J’en rapporte chaque fois. Tablettes et portables interdits depuis un an… Très Vermont.
Quant à mon ami Luc, il me conseille les fish and chips sur le port de Burlington. Il ne tarit pas d’éloges non plus sur Shelburne Farms et son Inn (sur le bord du lac Champlain), plus au sud, tout en s’arrêtant dans les foires vin-fromages locaux chemin faisant.

Adoré mes nombreuses visites chez Mint — encore la semaine dernière —, un restaurant végétarien de Waitsfield. Les deux adorables propriétaires, Savitri et Iliyan, une Hongroise et un Bulgare, elle en salle et lui en cuisine, réinventent le genre sur un mode nouvelle cuisine américaine avec une touche européenne. Menu compact qui change fréquemment, basé sur les produits fermiers du coin. Trois étoiles au guide Blanchette. Visitez The Store, dans le même village, pour compléter l’expérience culinaire, magasin alléchant devant le farmer’s market du samedi matin.

Acheté quelques souvenirs au Warren Store, un vieux magasin de campagne (country store) hypercharmant où l’on trouve de tout et où l’on peut casser la croûte sur le bord du Freeman Brook. On y vend aussi les t-shirts « Keep Vermont weird ».

Écouté de nombreuses listes de lecture sur Spotify durant mon séjour au Vermont. Dans la section «Country», notamment, une playlist «Chillin on a Dirt Road» et une autre «Country Drive». Vous y trouverez des chansons typiquement américaines aux titres évocateurs comme «She Cranks my Tractor» ou «She’s Country». Je fredonne «On the Road Again» de Willie Nelson et j’ai hâte d’y retourner. Quant à Spotify, c’est un voyage en soi.
11 commentaires
  • Jacques Cameron - Inscrit 17 octobre 2014 09 h 58

    Québec et Vermont: Un pays!

    Ah, si les communautés étaient libres de s'associer à leur gré, on pourrait rêver de faire un pays avec ces Vermontois et ainsi s'évader avec eux de la décadence de l'univers anglo-saxon.

  • Claude Saint-Jarre - Abonné 17 octobre 2014 10 h 01

    Ocean Ark Institute

    John Todd, un biologiste Canadien, a commencé à Burlington à innover. Il a inventé des " Living machines" qui traitent l'eau avec des plantes. Il y a un live chez écosociété: Le design écologique, qui explique le point de vue de cet avant-gardiste, qui n'a trouvé que Burlington pour s'exprimer. Voici un lien:
    http://www.toddecological.com/

  • Marie-Claude Perron - Abonnée 17 octobre 2014 11 h 53

    Le Vermont

    J'aime aussi beaucoup le Vermont. J'y vivrais demain matin si je pouvais. Par contre, j'avoue que j'aime un peu moins que ce soit un des seuls états (avec l'Alaska) ou il n'est pas nécessaire d'avoir un permis pour posséder des armes à feu...

    • Raymond Turgeon - Inscrit 17 octobre 2014 17 h 15

      Un baume sur votre ''psychose des armes'' manifeste: malgré cet état de fait qui vous effraie, le Vermont affiche un taux d'homicides similaire à celui de Canada. La santé d'une société est plus efficace qu'un contrôle des armes à feu inféodé à la peur.

  • Jean-Marcel Tremblay - Inscrit 17 octobre 2014 13 h 44

    Adorable Vermont,

    Tu me manque beaucoup. Je suis maintenant pres du Maine.

  • Richard Morrissette - Abonné 17 octobre 2014 15 h 06

    Le goût d'y aller

    Merci pour cet article intéressant comme toujours.

    Je me souviens dans les années 70 nous allions en camping sauvage dans les adirondak et j'étais toujours imprésionné par le paysage du Vermont.

    S'a nous a donné le goût d'y aller mon conjoint et moi dès la semaine prochaine.