L’effet pervers

Délirant! Avez-vous lu l’éditorial du Globe and Mail mercredi dernier sur Justin Trudeau ? Après des mois de parade et de déclarations qui souvent laissent perplexes, l’aspirant premier ministre et fils de l’autre s’y fait taxer, franchement, sans ménagement ni pincette, de vide, d’inexpérience flagrante et de gênante superficialité, particulièrement lorsqu’il est question de politique canadienne internationale.

Sur le papier du prestigieux quotidien, il était même écrit : « Tout à coup, on est pris par l’envie de lui dire : “Tais-toi, Justin ! Les adultes parlent” ». « Crac, boum, hue », comme le dit la chanson Les playboys de Jacques Dutronc. Mais on s’égare, car finalement, ce n’est pas de cela qu’il va être question ici…

La semaine dernière, la ville de Calgary, là-bas dans l’ouest, s’est résignée à retirer de son territoire, après deux ans, une oeuvre d’art public remarquable, d’un lustre captivant, mais qui, à l’usage a fini par se révéler dangereuse, particulière pour ceux s’en approchant d’un peu trop près.

Wishing Well — c’est le nom de l’oeuvre — avait été placée dans le parc du centre communautaire Genesis. Création du Living Lenses, elle consistait en deux immenses demi-sphères d’acier inoxydable au centre desquelles il était possible d’entrer pour apprécier une symphonie visuelle et sonore générée par les déplacements des humains, tout comme par leurs communications par messages textes, tout autour. C’est ce qu’on appelle une oeuvre interactive.

Seul problème : par très beau temps et ciel dégagé, l’installation concentrait sur ses surfaces polies les rayons de l’astre diurne à un point tel, qu’elle se transformait en… laser solaire. Un visiteur en a fait l’expérience en sentant de la chaleur sur ses vêtements. Il y a eu plainte, tentative de corriger cet effet pervers, sans nuire à l’intégrité et à l’esprit de l’oeuvre. En vain.

Ressemblance troublante

Brillant. Novateur. Attirant, mais, à l’usage, délétère. La création du Living Lenses, à Calgary, trouble à plus d’un point, puisqu’elle partage, par les temps qui courent, des liens de cause à effet douteux et non calculés avec d’autres oeuvres autour d’elle, dont une d’envergure : le réseau Internet dont l’existence serait menacée, pour lui aussi, par plusieurs problèmes majeurs de fonctionnement.

« On va finir par briser l’Internet », a résumé la semaine dernière Eric Schmidt, grand patron de Google lors d’une conférence en Californie portant sur l’espionnage qui a pris, dans une indolence générale, ses appartements sur le Net, avec forcément des conséquences néfastes pour ce réseau de communication qui trace les nouveaux contours de la socialisation, de commerce, de l’information, de la démocratie et du vivre-ensemble.

Sous l’effet de la surveillance des usagers par des gouvernements, par des entreprises privées cherchant à faire du beurre sur le dos des données personnelles générées sur leurs réseaux sociaux, le Web deviendrait désormais une maladie auto-immune. Et Schmidt n’est désormais plus le seul à s’en inquiéter. Et à le dire.

Convergence des craintes, la semaine dernière, Tim Berners-Lee, l’inventeur du Web, s’est porté à la défense du réseau qu’il a contribué à mettre au monde il y a 25 ans en réclamant l’adoption d’une Charte des droits numériques, à l’échelle mondiale, garantissant l’indépendance de l’Internet et protégeant, sans exception ni concession, la vie privée de ceux et celles qui s’y promènent. L’ingénieur britannique a également réaffirmé l’importance, pour une suite des choses saine, que les données induites par la socialisation numérique, par les échanges entre humains sur les nouveaux terrains de jeu, de travail et de divertissement, restent la propriété privée des usagers qui les produisent, et non pas celle d’un gouvernement, de publicitaires, d’analystes ou d’entreprises qui les récoltent.

Action. Réaction.

Quelques heures plus tôt, Twitter décidait, pour sa part, d’amener le département américain de la justice et le FBI devant les tribunaux pour obtenir le droit de rendre public le nombre de demandes d’accès aux comptes de ses abonnés qu’elle reçoit chaque année des services de surveillance des États-Unis. Au nom de la défense nationale ou de la lutte contre le terrorisme. La chose lui est interdite en ce moment. Le site de microclavardage estime que pour retrouver la confiance de ses clients, elle doit combattre tout ce qui l’empêche d’être transparent.

Pas de doute, il y a le début d’une ébullition face aux dérives qui menacent la Toile. Il y a même des mouvements de foule qui invitent à être considérés avec sérieux, comme cette érosion étonnante d’adolescents qui désertent massivement le réseau Facebook. C’est chiffré : au printemps dernier, 72 % des 13-19 ans « socialisaient » en passant par là. Cet automne, ils ne sont plus que 45 % à le faire, constate une étude de la banque d’investissement américaine Piper Jaffray.

L’exode peut inquiéter ou rassurer sur la nature humaine et son rapport aux pièges. Car on le sait, un miroir aux alouettes fonctionne en général très bien tant et aussi longtemps que l’on n’insiste pas trop sur son existence, sa présence et son fonctionnement, en le montrant du doigt.