D’autres visages du problème des inégalités

L’accroissement des inégalités est devenu l’un des problèmes économiques de l’heure, et plus on creuse la question, plus on lui découvre des facettes parfois insoupçonnées.

Personne n’a été étonné, vendredi, d’entendre la directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, dans son discours d’ouverture de l’assemblée annuelle de son institution, faire de l’accroissement des inégalités de revenus depuis 30 ans l’un des grands problèmes auxquels est aujourd’hui confrontée l’économie mondiale. Après des années à ne pas tenir compte, puis à sous-estimer l’ampleur et les conséquences du phénomène, de plus en plus d’experts et de décideurs reconnaissent désormais son importance et s’y intéressent.

Leur travail nous aide à raffiner notre compréhension de ce problème complexe.

On souligne souvent, par exemple, que, si les inégalités de revenu entre les individus ont été en hausse dans 7 pays sur 10 depuis les années 80, les inégalités entre pays riches et pays pauvres ont généralement diminué au même moment à la faveur, notamment, de l’extraordinaire ascension des économies émergentes comme la Chine. Or l’OCDE montrait dans un rapport lundi que les écarts de niveau de vie à l’intérieur des pays avancés ne font pas que se creuser entre les individus, mais aussi entre les différentes villes et régions qui composent ces pays. C’est, par exemple, en Espagne et en Italie que les écarts régionaux en matière de chômage sont les plus élevés et en Australie en matière de revenu des ménages. Le Canada ne fait pas bonne figure dans ce classement, avec, d’un côté, l’Alberta et sa croissance économique par habitant de 7,1 % et un taux de chômage de seulement 4,6 % en 2010, et, de l’autre côté, le Nunavut et sa croissance anémique de 1,2 % et un taux de chômage de 15 %.

Un État-providence en panne

On considère généralement que l’État-providence assure une meilleure redistribution de la richesse au Québec que dans le reste du Canada. Une étude de l’Institut de la statistique du Québec est venue confirmer cette impression mardi, avec des nuances toutefois. Portant son regard sur les 35 dernières années, l’ISQ constate en effet que les inégalités de revenu disponible y demeurent plus faibles qu’ailleurs au pays, grâce notamment à une action plus marquée de l’impôt et des transferts. On observe aussi cependant que ce contrepoids aux forces du marché de l’État va en s’affaiblissant depuis la fin des années 90, et ce, particulièrement au Québec.

Dans l’étude de l’ISQ, on dit que le type de ménage (personne seule, couple sans enfant, avec enfant, famille monoparentale, etc.) et le niveau de scolarité sont des facteurs deux ou trois fois plus déterminants en matière d’inégalité que l’âge ou le sexe.

Les jeunes, les femmes et les robots

Ces deux derniers facteurs n’en sont pas moins fort intéressants. Dans une étude dévoilée le mois dernier, le Conference Board nous révélait que le retard des jeunes travailleurs canadiens sur leurs aînés ne cesse de se creuser en matière de revenus et qu’ils pourraient bien devenir la première génération de l’histoire à finir moins nantis que leurs parents. Il y a 30 ans, les travailleurs de 50 à 54 ans gagnaient, par exemple, 47 % de plus que ceux de 25 à 29 ans après impôt. Cette prime est rendue à 64 % aujourd’hui. L’augmentation de l’écart est encore plus prononcée lorsque ces travailleurs sont en couple.

Ce dernier phénomène s’explique entre autres par le fait que l’une des grandes inégalités économiques — celle entre les hommes et les femmes — continue de se réduire. Les travailleurs à temps plein au Québec gagnaient 50 % de plus que leurs consoeurs, il y a 35 ans, selon Statistique Canada. Ce privilège avait fondu de moitié en 2011.

Ce rattrapage salarial des femmes devrait se poursuivre à la faveur notamment des transformations de l’économie. Des chercheurs américains du National Bureau of Economic Research (NBER) ont récemment observé, en effet, qu’elles se tirent généralement mieux de la disparition des emplois de classe moyenne répétitifs et routiniers qui sont emportés, entre autres, par les délocalisations, l’informatisation et l’automatisation. Plus qualifiés et plus cérébraux, les emplois routiniers traditionnellement occupés par les femmes les prédisposeraient mieux à se recaser dans des emplois mieux payés, alors qu’une plus forte proportion d’hommes n’ont d’autre choix que se rabattre sur des emplois peu qualifiés et moins bien rémunérés.

Dis-moi pour qui tu travailles

Toutes sortes d’autres facteurs peuvent expliquer l’accroissement des écarts de revenus entre les travailleurs. Une récente étude du NBER est, par exemple, arrivée à une étrange conclusion. Moins de 40 % de ce phénomène pourrait être attribué à l’explosion du salaire des patrons, à la disparition des emplois de classe moyenne et autres explications courantes. Le problème viendrait plutôt principalement de la différence grandissante de salaires entre entreprises de même secteur.

Certaines compagnies payeraient mieux leur personnel (du patron aux modestes employés) que d’autres, en parfaite contradiction de la théorie économique. Nos chercheurs ne s’expliquent pas encore ce phénomène. Les plus faibles salaires pourraient être, entre autres, liés à un plus grand recours à la sous-traitance et aux travailleurs autonomes.

Mais on ne le sait pas encore. D’autres recherches seront nécessaires pour éclaircir cela. Et tout le reste.