À l’école des chimpanzés

Maya, un peu plus tard, autour d'un an
Photo: Gilles Bergeron Maya, un peu plus tard, autour d'un an

Comme Léo Ferré, Daniel Paquette a vécu avec des chimpanzés. Leurs expériences respectives ont toutefois peu de choses en commun. En adoptant Pépée, un chimpanzé femelle, le célèbre chansonnier français se soumettait à un élan du coeur. Ferré, des témoins l’ont dit, n’y connaissait rien, et son aventure, inspirée par une sorte de romantisme rousseauiste, n’a pas très bien tourné.

Daniel Paquette, lui, a 21 ans quand, en 1976, il commence à vivre avec des chimpanzés. Étudiant en biologie à l’Université de Montréal, emballé par sa récente découverte de l’éthologie, la science du comportement animal dans son milieu naturel, Paquette est recruté par la psychologue Mireille Mathieu, dont l’équipe mène un projet de recherche sur les chimpanzés. L’objectif est de « vérifier si les étapes du développement de l’intelligence mises en évidence chez les enfants par Jean Piaget sont les mêmes chez les chimpanzés ». Le travail de Paquette consiste à prendre soin de quatre petits primates aux couches, les soirs, les nuits et les fins de semaine. Il est si proche de ses protégés qu’il lui arrive même de dormir avec eux couchés sur sa poitrine.

Leçons de singe

Presque quarante ans plus tard, bardé d’une maîtrise en biologie, d’un doctorat en anthropologie et d’un postdoctorat en psychoéducation, Paquette, qui enseigne aujourd’hui cette dernière matière à l’Université de Montréal, raconte son passionnant parcours dans Ce que les chimpanzés m’ont appris et en tire quelques leçons.



Les chimpanzés, explique l’éthologue, apprennent facilement à utiliser des outils (ustensiles, clés, brosse à dents), mais sont incapables d’acquérir notre langage parlé. Leur larynx est inadapté à cette tâche et l’évolution les a rendus peu bruyants, « sans doute pour ne pas attirer l’attention des prédateurs ». Ils ne parviennent pas non plus à maîtriser le langage des sourds-muets. Leur développement moteur est plus rapide que celui des humains. À quinze semaines, les chimpanzés marchent déjà. À trois ou quatre ans, ils peuvent être dangereux pour des étrangers. Paquette dit avoir cessé de se tirailler avec eux quand ils ont eu quatre, cinq ans parce qu’ils étaient devenus plus forts que lui. S’ils n’aimaient pas l’eau, les amis poilus dont le biologiste avait la garde adoraient se faire sécher au séchoir électrique et obéissaient plus facilement aux hommes qu’aux femmes.

En 1983, Spock, Sophie, Merlin et Maya, les quatre chimpanzés, ont déménagé au zoo de Charlesbourg. Paquette a continué de leur rendre visite et de les étudier, mais ne pouvait plus, pour des raisons de sécurité, avoir de contacts physiques avec eux. Il a observé que l’attachement développé en bas âge entre certains d’entre eux entraîne « une sorte de répulsion sexuelle » qui servirait de « mécanisme d’évitement de l’inceste » et, « paradoxe du point de vue biologique », que les comportements sexuels et maternels, même s’ils reposent sur des instincts, doivent être appris. Les chimpanzés de Paquette, deux mâles et deux femelles, n’ont jamais eu de relations sexuelles. L’éthologue a aussi retenu que ses protégés avaient une propension naturelle à l’agressivité et un instinct de domination.

Identité masculine

À partir des années 1990, Paquette, désormais chercheur en psychoéducation, étudie la violence chez l’humain en s’inspirant de ses travaux précédents. Ses recherches portent notamment sur les jeux de bataille entre père et enfant. Paquette veut comprendre les enjeux de ce type d’engagement paternel, lié, selon lui, à l’identité masculine.

Ses recherches en arrivent à la conclusion que ces jeux apprennent aux garçons à réguler leurs émotions et à moins recourir aux agressions physiques avec leurs pairs, dans la mesure où le père s’assure d’être le joueur dominant, celui qui fixe les règles au cours du jeu. Cette conclusion, toutefois, ne s’applique pas aux filles, que ces jeux pourraient même rendre plus agressives. Paquette confie pourtant avoir fait ces jeux avec ses filles, qui n’en ont pas été perturbées.

Le chercheur, enclin à lier les comportements de genre (homme/femme) à des faits hormonaux et pas toujours lumineux dans ses explications, affirme qu’un sain développement de l’enfant repose à la fois sur une relation d’attachement (sentiment de sécurité) et sur une relation d’activation (prise de risques, ouverture sur le monde). Nous avons tous besoin de développer des liens d’attachement avec les autres (coopération), mais nous sommes aussi tous en quête d’un statut social élevé (compétition), dans une logique reproductrice, explique Paquette.

La mère et le père seraient tous deux des agents d’attachement et d’activation, mais la première prendrait plus de place dans la phase d’attachement et le second, dans la phase d’activation, surtout dans le développement des garçons. Une relation d’activation saine inciterait à une prise de risques dans un contexte de confiance. L’échec de cette relation serait la cause, selon Paquette, d’un excès d’agressivité (suractivation) ou d’un manque d’initiative (sous-activation).

Les conclusions générales qui se dégagent de cet ouvrage, dont le propos est captivant mais le style trop terre à terre, feront rager les féministes. Quoi ? Une mère pour la sécurité affective et un père pour l’aventure ? Ces thèses naturalistes semblent en effet négliger, comme l’écrit le biologiste Cyrille Barrette, « que nous sommes la seule espèce à s’être presque complètement émancipée […] de l’emprise de ce mécanisme [la sélection naturelle] qui l’a produite ».

Pendant que nous débattrons, les deux chimpanzés de Paquette encore vivants jouiront d’une retraite paisible à la Fondation Fauna, à Carignan, au sud de Montréal.

Ce que les chimpanzés m’ont appris

Daniel Paquette, Multimondes, Montréal, 2014, 108 pages

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