Amours, délices et hugs

Les auteures India Desjardins et Anne-Marie Dupras analysent les dérives amoureuses de la vie en solo chacune à leur façon dans La célibataire et Ma vie amoureuse de marde. Best-sellers à l’horizon.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les auteures India Desjardins et Anne-Marie Dupras analysent les dérives amoureuses de la vie en solo chacune à leur façon dans La célibataire et Ma vie amoureuse de marde. Best-sellers à l’horizon.

Elles font de l’autofiction — certains diraient de l’autofriction —, puisent dans leurs ébats ou leur célibat pour nourrir leurs créations sur scène, au petit et au grand écran ou dans les pages d’un livre ou d’une bédé. La plus jeune, et la plus connue, se nomme Lena Dunham, idéatrice, scénariste, réalisatrice, productrice et actrice de la série Girls. Elle vient de publier Not That Kind of Girl, un récit très attendu de ses errances frictionnelles, ce qu’on appelle du clit-lit, celles-là mêmes qui ont nourri les trois premières saisons de la série cul-te.

Elle a 28 ans, n’a pas d’enfant, déverse son trop-plein d’affection et d’anxiété sur son chien et son amoureux, vit à Brooklyn et ne se sent pas à l’aise dans le milieu jet-set hollywoodien dans lequel elle a fini par se tailler une place de choix. Hors d’atteinte, mais très girl next door, Lena souffre d’une intelligence redoutable assortie d’une estime d’elle-même typiquement féminine, mais d’un sens de l’autodérision qu’envierait même Anne Dorval (en plus de l’à-valoir de 3,7 millions pour son bouquin).

M’inspirant la même curiosité que Lena Dunham, j’ai convié India Desjardins, écrivaine de renom, et son amie Anne-Marie Dupras, à parler d’amour (le naufrage) et d’humour (la bouée). Cette humoriste de 41 ans, maman de deux enfants de deux ex différents, est également l’auteure d’un blogue qui a fait sa marque dans l’espace Web depuis août 2013. Ma vie amoureuse de marde s’est matérialisé sous forme de livre un an plus tard. Anne-Marie y parle de tout, comme Lena, mais en insistant moins sur son vagin. Quoiqu’elle n’hésite pas à donner des conseils sur l’autofriction et confie la triste histoire de son viol, dans un party, comme l’auteure de Girls.

Les psychopathes qui ont traversé sa vie ont dû se jeter sur son bouquin. C’est d’ailleurs écrit noir sur blanc dans les « Avertissements » : « Toute ressemblance avec des événements ou des personnes ayant existé n’est ni fortuite ni le fruit d’une coïncidence. » Rien pour rassurer ceux qui ont la conscience encombrée.

« Lorsque j’ai rencontré mon chum, il y a six mois, je lui ai dit : pense à ça avant de t’embarquer avec moi ! As-tu vraiment le goût d’être monsieur Dupras ? Ça pourrait arriver… » Et cela fait partie des externalités négatives du métier lorsqu’on aime une femme qui n’a pas la langue dans sa poche. Son mec a intérêt à être solide ; elle avoue dans son livre être une bisexuelle sur le mode bémol. Anne-Marie est attirée par la personne, pas par la couleur des sous-vêtements.

Une boule de franchise exubérante, un feu d’artifice de la métaphore, la blonde au coeur rapiécé est authentique comme un biscuit Ritz classique et semble être devenue la Louise Deschâtelets de sa génération. Le courrier du coeur suivra certainement. On la consulte pour connaître les dix commandements du premier rendez-vous (c’est dans son livre : on n’arrive pas en retard, on ferme son téléphone et on rentre seule chez soi), pour savoir si le gars avec qui on a couché cinq fois est devenu notre chum officiel (?! Demande-lui !), pour comprendre les subtilités et les codes de l’amour 2.0. sur Tinder, Badoo, eHarmony ou Plentyoffish.

« J’ai appris à voir mes déboires amoureux comme des brouillons de textes de comédies romantiques envoyés par l’univers », écrit-elle en se présentant comme une pro du célibat. J’ajouterais : la Chris Hadfield de Vénus et Mars, moins l’apesanteur. La quête d’amour vous fait renouer vite fait avec les principes de la gravité.

Le célibat est une île sans fil

Son amie India Desjardins, auteure du Journal d’Aurélie Laflamme, scénariste des films éponymes et de la bédé La célibataire — dont le second album vient de paraître —, se demande bien de quel côté jeter son dévolu romantique. Née dans le mauvais siècle, belle comme un été indien, la populaire écrivaine de 38 ans pratique le célibat depuis sept ans, voudrait des enfants et recycle ses états d’âme, tout en finesse et en humour, dans ses bédés illustrées par Magalie Fournier.

« Dans le tome 2 de La célibataire – Survivante, je m’attarde davantage à la zone de confort », dit-elle. Comme dans « sortir de sa »… et accepter le risque inhérent. Sa bédé fait sourire, tant par la justesse des situations abordées (on les marie avant le premier rendez-vous) que par la puérilité adolescente qui s’en dégage (beaucoup de textos pour aboutir à trois fois rien). Mon B de 11 ans a aimé, moi aussi. Admission générale.

Un rien timide et douce, India cherche sans chercher et… sans trouver. L’amour lui a joué des tours, et elle a peur de remettre les clés de son palpitant au premier serrurier qui les perdra en chemin.

Elle atteint l’âge critique qui fait fuir les hommes, l’horloge biologique qui tiquetaque et la main sur le frein d’urgence. « Ça va trop vite pour moi, dit-elle. Trop vite et trop d’instantanéité. L’amour 2.0 a changé les choses et l’industrie de la porno aussi. Les gars ont des attentes et sont déçus. Certains me disent que, vu mon âge, ils ne veulent pas me faire perdre mon temps si ça ne fonctionne pas. »

Je suis à quia (se prononce a-couilla et veut dire que je suis sans mot).

L’amitié d’abord

De cette conversation à bâtons rompus, nous convenons que l’amour est plus viable lorsqu’il se fonde sur l’amitié. C’est également la conclusion du livre d’India. « Tout est à redéfinir », pense l’auteure jeunesse.

Anne-Marie, elle, préconise le retour d’une certaine lenteur, le french kiss revisité et le jamais-le-premier-soir. Le fast-love a fait son temps. Mais les coeurs patchés pleins de trous font d’excellents récits et de belles bédés avec lesquels on sympathise rapidement. « C’est une source d’inspiration ! », lance India en brandissant le poing en l’air, façon PKP. « Tant qu’il y aura de l’amour, on aura une job… »

« Moi, des lecteurs ont mal réagi lorsque j’ai trouvé l’amour ; comme si je les trahissais », confie Anne-Marie.

Le bonheur est sans histoire. Et pour des filles qui se sont fait un métier de se raconter, c’est bien ça le malheur…

NOUVELLE INFOLETTRE

« Le Courrier des idées »

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

Le prix de la liberté

Le texte d’Étienne Mérineau intitulé « Enjeu de séduction », publié dans le dernier magazine Nouveau Projet (automne-hiver 2014), m’a fortement interpellée. L’auteur s’intéresse à l’application Tinder (qui permet de voir si la réciprocité purement esthétique existe entre deux célibataires géolocalisés), la coqueluche des apps de rencontre. « C’est que les babyboumeurs nous ont légué une société divorcée et en mal de vivre : un mélange de no man’s land affectif et de néolibéralisme total qui va jusqu’à estropier nos rapports amoureux. Dans ce vide social, nous sommes affranchis de tous les dogmes. En apparence, nous sommes libres de faire tout ce que nous voulons. Et pourtant, cette trop grande liberté morale nous paralyse.»L’auteur parle d’état affectif empreint de solitude et de confusion et se demande même si l’on ne se dirige pas vers une ère célibataire? Deux pouces en l’air. Belle énième analyse des écrans et de leur influence sur l’amour. .
Savouré le livre Not That Kind of Girl. A Young Woman Tells You What She’s «learned», de Lena Dunham. Mis à part la similitude des aventures rocambolesques avec lesquelles on a déjà pu s’initier dans les trois premières saisons de Girls, l’auteure brille d’abord par ses dons de conteuse et la qualité de sa prose imagée. Elle ne manque pas une occasion de se moquer d’elle-même et de nous faire sourire dans la foulée.

Elle effectue un retour sur sa «jeunesse», ses années de collège et de découverte des multiples possibilités de son corps. Elle explore le monde du travail, des amitiés et de l’amour, tout en donnant des conseils basés sur quelques expériences.

Elle se considère depuis l’âge de 25 ans en pleine rémission d’attirance masochiste pour les jerks, dont la définition va comme suit: « Ils s’échelonnent entre les impertinents bizarroïdes, qui sont ultimement des garçons corrects, jusqu’aux sociopathes sexoliques, mais le dénominateur commun est une attitude désagréable dès la première rencontre et un désir de me servir une leçon. »

Sur un autre mode: « La révulsion peut rapidement devenir du désir lorsque mélangée au bon relaxant musculaire. »« La pénétration ressemblait à pousser une éponge loofah dans un pot Mason.» « La seule question était “faire la cuillère” ou “ne pas faire la cuillère”», dit-elle au sujet de sa période d’amour platonique et de co-dodo. Lena nous offre même un chapitre sur comment prendre quatre kilos en mangeant des aliments santé.

Au final, on comprend que Lena Dunham soit devenue l’icône d’une génération perdue — même (et surtout!) en s’habillant chez J.C. Penney —, tout en étant savoureusement authentique. Jamais bourrelets en trop n’ont autant payé. Le livre est sorti en version «française» jeudi (Belfond), sous le titre Not That Kind of Girl. L’antiguide à l’usage des filles d’aujourd’hui. Au Québec dès le 20 octobre.
3 commentaires
  • Pierre Mayers - Inscrit 10 octobre 2014 07 h 24

    anaïs Nin

    Pour un homme contemporain, rien ne vaut une relecture lente et paresseuse du journal d'Anaïs Nin pour se remettre des meurtrissures d'un trop long parcours avec la femme contemporaine à ses côtés!

  • Francois Parent - Inscrit 10 octobre 2014 09 h 05

    Une femme ou homme pour la vie possible ?

    La relgion nous a inculqué que nous sommes fait pour une seule personne mais cela n'est pas dans la nature de l'homme. Les hommes sont volages et les femmes recherche la fidélité pour assurer la survie de l'enfant et la sécurité.

    • Réjean Boucher - Inscrit 10 octobre 2014 10 h 20

      J'apporterais quelques nuances M. Parent. La plupart des religions chrétiennes nous ont inculqué que nous sommes faits pour une seule personne, par contre, chez les Mormons comme chez les musulmans d'ailleurs, la polygamie est permise, pour l'homme seulement cependant. Et dans les religions abrahamiques, entre autres, comme dans nos sociétés patriarcales, c'est plutôt la très grande majorité des hommes qui éxigent la fidélité, question d'assurer la paternité et la filiation. Le péché d'adultère a même été inventé à cet effet. Dans les sociétés amérindiennes précolombiennes et dans les sociétés matriarcales, cette notion "que nous sommes fait pour une seule personne" était irrelevante.