Les évêques américains ont-ils répondu aux attentes?

Les évêques catholiques des États-Unis ont finalement résolu de relever de leurs fonctions les membres du clergé coupables d'agression sexuelle contre un mineur. Ils ont refusé cependant de les «réduire» systématiquement, selon l'expression consacrée, «à l'état laïque», comme certains le réclamaient, suscitant quelque scepticisme envers leur nouvelle politique.

La «charte» qu'ils ont adoptée à Dallas, le 14 juin, par une forte majorité (239 voix contre 13) stipule que «même pour un seul acte d'abus sexuel auprès d'un mineur — commis dans le passé, le présent ou le futur — le prêtre ou le diacre coupable sera retiré en permanence du ministère et n'obtiendra aucune nomination à l'avenir». Les évêques porteront aussi à la connaissance des autorités civiles toute allégation de cette nature, comme quelques-uns parmi eux avaient entrepris de le faire.

«Dorénavant, a ajouté après le vote leur président, Wilton Gregory, aucune personne connue pour avoir abusé sexuellement d'un enfant ne travaillera dans l'Église catholique aux États-Unis.» Plusieurs centaines de prêtres seront donc retirés du service paroissial ou de l'enseignement auprès des jeunes. L'accès au sacerdoce sera aussi fermé, doit-on conclure, aux candidats dont la maturité soulève des doutes. Pour l'Église catholique, et pas seulement aux États-Unis, le virage est sans précédent.

Néanmoins l'épiscopat américain, qui avait déjà adopté en 1991 une politique analogue mais ne l'avait pas appliquée avec vigueur, n'a pas convaincu tout le monde de sa détermination. Surtout, plusieurs se demandent pourquoi cette politique ne prévoit rien pour les évêques qui ont manqué à leur devoir dans le passé ou à qui il arrivera d'y déroger dans le futur. L'épiscopat ayant reconnu qu'il s'agissait d'une «crise sans précédent», ne lui aurait-il pas fallu en tirer des conséquences pour lui-même?

Les évêques, en réalité, n'étaient guère en position de blâmer leurs collègues laxistes. Car ceux qui ont toléré les prêtres pédophiles, les ont mutés de paroisse en paroisse ou ont signé des compensations secrètes pour éviter le scandale, auraient-ils erré de la sorte si l'épiscopat n'avait lui-même minimisé la situation ou tardé à y remédier? Or, quand tout le monde porte une part de responsabilité, le blâme individuel n'a guère de sens. Ni une démission collective: on ne change pas un épiscopat comme un gouvernement.

Pour l'Américain ordinaire, cependant, la charte de Dallas ne va pas assez loin. L'enseignante qui abuse d'un élève perd son emploi, dit-on, et le directeur d'école qui l'a protégée est démis de sa charge. D'où vient que la hiérarchie catholique, peu sensible jusqu'à récemment au drame des victimes, hésite encore à endosser la «tolérance zéro» que réclame tout un public indigné? Autant que la compassion, une certaine sagesse paraît avoir motivé les évêques.

Rome, surtout sous Jean-Paul II, s'est montré fort rébarbatif à l'idée de «laïciser» les prêtres fautifs, misant plutôt sur leur «conversion». En refusant le remède d'une purge radicale, les évêques auront évité un affrontement avec le Vatican, même si leur crédibilité en pâtira quelque peu aux États-Unis mêmes.

Mais d'autres motifs ont joué, semble-t-il, qui auront échappé au grand public, peu familier de l'institution cléricale ou mal informé de la difficulté de «rompre le silence».

Plusieurs des prêtres pédophiles sont âgés et s'ils devaient être chassés du clergé, ils perdraient tout moyen de subsistance dans leurs vieux jours. Certes, ailleurs dans la société, des ordres professionnels radient à vie certains de leurs membres, alors voués à la misère. Une telle rigueur peut-elle devenir la norme dans une organisation religieuse? L'Église serait mal placée pour prôner le pardon ou la réhabilitation en général si elle-même se montrait impitoyable dans ses propres rangs.

En outre, du moins aux yeux de quelques évêques, aidera-t-on davantage les victimes et préviendra-t-on d'autres abus si, par crainte d'être dénoncé par son évêque, le prêtre défaillant cesse de lui confier ses difficultés personnelles? Les professions qui sont inflexibles en matière déontologique — celles de la justice par exemple — sont-elles moins cachottières et plus promptes à corriger les abus ou à aider les victimes?

À une politique radicale ou spectaculaire qui risquerait de rester souvent lettre morte, ne faut-il pas préférer des mesures pratiques qui vont permettre un changement réel? Non seulement chaque évêque sera-t-il tenu de signaler les plaintes, mais dans son diocèse, il ne sera plus seul à juger d'un cas. Un comité comprenant une majorité de laïcs veillera à l'application de la charte. Et un conseil national en suivra l'implantation dans l'ensemble du pays.

(Au Canada, l'épiscopat catholique a adopté voici plusieurs années une politique en la matière. La rareté des cas portés, depuis, devant les tribunaux fait croire que cette politique a été appropriée. Toutefois, s'il est vrai que la moitié des diocèses du pays n'ont pas encore mis en place de mécanisme pour en assurer l'application, la situation laisse peut-être à désirer. La question des pensionnaires autochtones et autres «enfants de Duplessis» laisse planer un doute.)

Un grave malaise

Un autre aspect du problème mérite de retenir l'attention non seulement des évêques, mais aussi des responsables de la santé publique et de la justice, aux États-Unis et ailleurs. Une des victimes, témoignant à la réunion de Dallas, a décrit les séquelles qui l'ont affligée des années durant. Le Soleil en a rapporté la triste litanie: attitude de prédation envers les femmes, alcoolisme, pulsions sexuelles incontrôlées, faible estime de soi, dépression, colère sourde, besoin de contrôle, tentation du suicide.

Plusieurs personnes que leur entourage ou la justice condamne pour des comportements répréhensibles sont en réalité des victimes d'abus qui les ont perturbées dans leur enfance et déboussolées depuis. Or, le clergé n'a pas le monopole de ces actes ni du silence qui les entoure: la plupart des sociétés hésitent à y faire face. La condamnation, quand le scandale éclate, vient plus vite que l'intelligence de la tragédie. (Plus d'un pédophile a, lui aussi, été agressé dans son enfance.) Si la morale traditionnelle peut aider à trouver la conduite droite, elle est cependant impuissante à éclairer ce genre de déviations.

Par contre, l'état embryonnaire des connaissances en matière de comportement sexuel n'explique pas tout. Une organisation comme l'Église catholique aurait dû étudier pareille question depuis longtemps et ouvrir des voies nouvelles pour y répondre. C'est le contraire qui s'est généralement produit. Plusieurs y voient le résultat d'une conception maladive de la sexualité. D'autres parlent d'un climat de censure chez les catholiques. En tout cas, qu'autant d'experts religieux ne s'expriment sur ce sujet que sous le couvert de l'anonymat est symptomatique d'un grave malaise.

L'abus sexuel est universel. Mais toutes les sociétés n'osent pas s'y attaquer ouvertement. Les États-Unis l'ont fait. Des ecclésiastiques du Vatican imputent la crise à la fois au «pansexualisme» des États-Unis et au journalisme à sensation qui règne dans ce pays. Ne faut-il pas y voir plutôt le signe d'un net progrès vers un plus grand respect pour la personne?

Jean-Claude Leclerc enseigne le journalisme à l'Université de Montréal.