cache information close 

Du plomb

Il ne s’agit plus de bâtir, d’édifier, de s’élever au meilleur de nous-mêmes, mais de tout rabaisser, ratatiner et concasser jusqu’à la poussière. Voici l’ère venue des coups de marteau déguisés en politique publique.

Érigée en colonne vertébrale de toute pensée gouvernementale, l’économie est laissée telle quelle, tandis que tout le reste est volontiers démoli. Nous assistons à une contre-révolution où l’austérité est devenue un nouvel étalon de la perfection.

Après avoir passé l’éducation sous le tapis lors de la dernière campagne électorale, voici qu’on la dépèce au rasoir au nom d’une glorification de l’argent et de l’irrationalité qui lui donne une légitimité. Même quand on songe à s’attaquer aux traitements de faveur dont bénéficient les écoles privées, ce n’est pas pour corriger enfin la ségrégation sociale qu’encourage un tel système, mais au nom des seuls bénéfices comptables.

Du côté de l’Université de Sherbrooke, on a annoncé cette semaine des compressions de 18 millions de dollars. Les universités sont confondues avec des entreprises capables d’accueillir des « clients » et d’offrir des « services ». Même chose à l’hôpital, où l’on ne trouve plus des malades, bien entendu, mais une « clientèle » qui assiste, hébétée elle aussi, à la détérioration radicale du système de services publics.

Le cauchemar du pétrole fait son nid jusqu’au milieu d’une pouponnière de bélugas du Saint-Laurent. Comme si de rien n’était, le ministre de l’Environnement navigue à vue dans ces eaux troubles, jusqu’à prétendre par voix de communiqué qu’il possède un avis scientifique favorable à la réalisation de travaux aussi dangereux. Quand une juge constate qu’il n’en a pas du tout, elle note du même coup que le ministre Heurtel a donné « pour des raisons inexpliquées » son accord à ces forages précipités. Les raisons « inexpliquées » apparaissent assez facilement explicables puisque le mobile de pareille précipitation est exprimé ouvertement par le premier ministre dans un claquement de bretelles. En réplique à cette gifle juridique, Philippe Couillard s’empresse en effet de réitérer sa défense des sables bitumineux, des pipelines, des pétroliers, et de tout son entrain à forer plus vite et plus fort afin d’installer un port, tout en rêvant d’arroser de subventions le Plan Nord.

En entrevue, Paul Arcand demande à Martin Coiteux, responsable du Conseil du Trésor, de nommer une seule mesure d’austérité qui influe sur la vie des riches. Sa réponse s’exprime dans un silence qu’on aimerait au moins pouvoir croire gêné.

On condamne les conservatoires de musique en faisant mine ensuite de les défendre, mais de musique on n’écoute au fond que la mélodie économique sur laquelle on soutient l’héroïsation des grands patrons qui s’assurent de la domination des dominés.

Lorsque l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal s’emploie à sabrer les sommes consacrées à la santé mentale et aux soins aux personnes âgées afin d’économiser, il faut attendre que cette information soit divulguée publiquement pour que le ministre Gaétan Barrette, bon prince mais féroce, plaide soudain que cela n’a aucun sens, mais sans qu’il sache concevoir un seul instant que toutes ces fausses notes sont bien le résultat de pauvres orchestrations.

Les mêmes couacs s’entendent du côté de l’éducation. Après s’être donné en spectacle comme maître d’une nouvelle grammaire de l’ignorance, le ministre Bolduc s’étonne de constater que sa marche arrière au sujet de l’importance des livres ou encore de l’aide aux devoirs ne change pas vraiment la direction imposée par ses compressions. Ce ministre, qui n’en est pas à un raisonnement noueux près, affirmait par ailleurs la semaine dernière que si l’éducation tenait vraiment à coeur à ses concitoyens, on le constaterait par leur ardeur à voter aux élections scolaires…

La ministre de la Famille, Francine Charbonneau, avait indiqué pour sa part un gel des places en garderie avant de revenir elle aussi sur sa décision, du moins pour cette année. Dans ce système, les garderies restent encore de simples parkings plus ou moins accessibles qu’on s’évite d’intégrer à une pensée en matière d’éducation. On nage de plus en plus chez nous dans une modernité éducative d’un genre vraiment unique.

Et Lise Thériault, ministre de la Sécurité publique, nolise un avion gouvernemental pour revenir plus facilement de vacances. Et l’ancienne ministre Lucienne Robillard, qui touche déjà une pension de deux Parlements, est payée plus de 1100 $ par jour pour conduire une tournée qui doit mener à couper le gras… des autres.

En somme, ce gouvernement s’emploie à mettre en place tous les éléments nécessaires pour que la tristesse s’industrialise à grand train au milieu d’une société où l’impuissance des citoyens sera assurée au bénéfice des grands commandeurs de notre soumission.

Oui, voici une vraie contre-révolution qui fait table rase des idées inspirées des Lumières qui prédisposaient à beaucoup des changements des années 1960 : culture accessible pour tous, égalité des droits, libération des entraves du passé, progrès mis au service de l’ensemble de la société, tout cela au nom du bien-être de l’individu et de la raison qui triomphe enfin de la religion.

Nos contre-révolutionnaires installent de force leur camisole comptable, sans apporter aucune solution à un monde qui est pourtant en droit de connaître une amélioration de sa condition plutôt que de souffrir le poids de pareille chape de plomb.

25 commentaires
  • Sylvain Patenaude - Abonné 6 octobre 2014 07 h 33

    Noirceur

    Merci pour ce bilan dévastateur plus que nécessaire. Essentiel.

  • François Dugal - Inscrit 6 octobre 2014 08 h 10

    La situation

    Monsieur Nadeau, vous résumez avec justesse l'état des lieux. Et dire que 40% de la population croit dans ces "élites" qui nous dirigent !

    • Stéphane Laporte - Abonné 6 octobre 2014 14 h 21

      40%? En fait c'est 36% des gens qui pouvaient voter qui ont voté pour le parti libéral. Où était les autres? Ils votaient ailleurs ou ne sont pas allés voter. Ces derniers ont, par le fait même, voté pour ceux qui ont eu la minorité majoritaire, les Libéraux. 40%, non, nous avons tous voté pour les Libéreaux.

  • Jacques Morissette - Inscrit 6 octobre 2014 08 h 14

    L'histoire, une balise pour ne pas avancer en aveugle.

    Je vous cite: «Voici l’ère venue des coups de marteau déguisés en politique publique.»

    Les politiciens croient souvent qu'ils font des changements. Les plus ambitieux croient même que ce sont des changements historiques. C'est ne pas connaître l'histoire que de penser cela.

    Ils tournent en rond tout en pensant allègrement qu'ils avancent. Mon hypothèse est qu'ils sont tout bonnement prisonniers dans la cage d'une idéologie et la porte fermée inconsciemment des idées qu'ils cherchent à trouver.

    • Yann Afonso - Inscrit 6 octobre 2014 13 h 09

      Il faut arrêter de leur accorder la présomption d'innocence. Pendant un temps, nous aurions pu être d'accord, le changement demande un certain recul pour le presentir. Ces fonctionnaires ne sont pas moins éduqués, pas moins ouvert, pas moins intéresser par la chose publique que vous et moi. Il savent très bien ce qu'ils font et tout cela est savamment calculé.

      Si j'avais a proposer une théorie serait celle de la déresponsabilisation face a l'autorité. Les gens ne se sentent pas concernés aussi longtemps qu'ils suivent des ordres qui leurs ont été dictés.

      L'homme n'apprend pas de l'histoire. Au contraire, il semblerait que cette tendance plait à certains.

    • Gaétan Morin - Inscrit 7 octobre 2014 15 h 08

      @Yann Afonso

      Je pense comme vous, hélas.

  • Daniel Lévesque - Inscrit 6 octobre 2014 08 h 40

    L'austérité des autres...

    L'austérité mais pour les autres seulement, voilà le "beau projet de société" que nous avons collectivement choisi. Il faut vivre avec nos "grandes ambitions" maintenant. Selon les cancres qui nous gouvernent, nous atteindrons la terre promise de l'équilibre budgétaire. On nous promet ça depuis les premières coupes de 20% du gouvernement Lévesque en 1985. On nous a promis la même chose sous Lucien Bouchard avec le concept du déficit zéro. Et maintenant, après la plus grande période de prospérité économique depuis l'après-guerre, de 1992 à 2007, le gouvernement se réveille avec un trou budgétaire. Comme si l'État était la seule entité à n'avoir tiré aucun profit de cette prospérité.

    Où donc a été toute cette argent? La commission Charbonneau, les salaires de pharaons des patrons et les profits mirobolant des banques nous en donnent un aperçu. Mais ce qui est carrément ahurissant dans tout cela, c'est que le gouvernement impose maintenant à tous l'obligation de payer pour ce gâchis. Et tel une bande de moutons de Panurge, nous opinons du bonet. Je suis scié en deux devant tant de bêtise!

    • Pierre Boutet - Inscrit 6 octobre 2014 11 h 31

      « Où donc a été tout cet argent »

      L'idée n'est plus de se poser cette question pourtant pertinente, mais bien de savoir d'où proviendra l'argent dans un futur proche.

      Parce qu'en envoyant de grands pans de la sphère publique au privé (éducation, santé, etc), avec les salaires souvent moindre du privé et des profits de moins en moins imposables quand ils ne sont pas envoyés dans des paradis fiscaux, on se demande où le gouvernement prendra ses revenus.

      En agissant de la sorte (privatisation des services publics) nos gouvernements organisent le démantèlement de la société et, mis à part le gouvernement Conservateur qui orchestre toute cette mascarade, les gouvernements provinciaux entrent dans la parade sans trop comprendre ce qu’ils font.

      Un des problèmes c’est que l’entreprise privée, lorsqu’elle est prise à payer plus d’impôt, délocalise ses sièges sociaux avec comme résultat, si on ose leur demander de payer leur juste part en impôt, qu’on en viendra au fait que nos services devenus privés pourraient très bien être gérés par des multinationales d’outre frontières.

      C’est dans cette logique machiavélique que notre bon gouvernement Libéral nous entraîne avec ses politiciens qui après avoir saccagé la société québécoise partiront continuer leur pratique payée à gros salaire par… la société québécoise.

  • Réjean Bergeron - Abonné 6 octobre 2014 09 h 00

    Le règne de l'ignorance

    Le gouvernement Libéral est un gouvernement technocratique, sans visée, sans finalité autre que celle de balancer des colonnes de chiffes. Tout est mis sur le même pied d'égalité, sans discernement: l'éducation, la santé, le pétrole, les bélugas, les garderies, les subventions accordées aux entreprises, le déficit et les revenus... Ils naviguent sans bousole, au pif, ajustant leur voile au gré de l'opinion publique qui souffle à l'horizon, un horizon bouché puisqu'ils portent des oeillères...