La propagande du président

Selon Barack Obama, la CIA aurait « sous-estimé » les capacités du groupe État islamique. Cette déclaration est sans doute contestée par la direction de l’agence d’espionnage, mais peu importe qui a estimé quoi ou comment. Le président ne veut pas assumer la responsabilité des images diffusées sur Internet montrant les journalistes américains décapités par des monstres en tenues noires. À la Maison-Blanche, aussi bien que dans la plus grande partie de l’électorat, on préfère la violence abstraite de drones et de bombes lancées de loin par télécommande. Mieux vaut critiquer les services de renseignements que d’avouer que les scénaristes professionnels de la politique américaine n’ont plus la capacité de gérer quoi que ce soit au Proche-Orient, y compris les scénarios réalisés par les cinéastes amateurs du mouvement islamiste. La politique étrangère d’Obama, si l’on peut même la qualifier de politique, n’a pas d’autre objet que de conserver la majorité démocrate au Sénat lors des élections de mi-mandat du 4 novembre.

Au fait, le nouveau califat ne menace aucunement notre patrie. Abou Bakr Al-Baghdadi s’intéresse avant tout à faire connaître à ses confrères sunnites sa version extrême du mouvement wahhabite — mouvement qui prend ses racines, son inspiration et son argent dans la famille royale de l’Arabie saoudite, alliée de Washington soi-disant modérée et maître arabe du double jeu. Il est douteux qu’à Denver, à Los Angeles ou à Miami on soit preneur d’un courant islamique plutôt hostile aux plaisirs de la vie. Mais pour éviter le pire des scénarios électoraux — celui d’un Vietnam arabe où les diplomates américains à Bagdad seraient évacués du toit de leur ambassade en hélicoptère —, il faut semer la panique chez les électeurs. On ne veut quand même pas se retrouver devant un bourreau tenant un couteau à la main en sortant du casino Planet Hollywood à Las Vegas !

Obama, sachant que des images de GI revenus sur le terrain irakien seraient plus impopulaires que quelques pigistes décapités, fait un calcul cynique, appuyé par ses conseillers de relations publiques : Bagdad ne doit surtout pas tomber juste avant qu’on se rende aux urnes. Harcelé par les faucons de son propre parti, dont le couple Clinton, et les archi-va-t-en-guerre républicains que sont les sénateurs John McCain et Lindsey Graham, Obama pense également à son avenir post-présidence. Il ne veut pas être vu comme celui « qui a perdu l’Irak ».

Toutefois, le président a tort du point de vue de la stratégie, de la diplomatie et de son héritage. Si les démocrates perdent le Sénat, ce sera parce qu’ils ont abandonné les syndicalistes et les minorités et la classe moyenne pour mieux côtoyer la grande finance et les grandes surfaces qui paient les campagnes électorales des deux partis. Ce n’est pas une nouvelle guerre contre des méchants qui va ramener les petites gens.

Quant à l’Irak, ce malheureux pays est perdu depuis longtemps. Largement dominé par l’Iran, terrorisé par les revanchards sunnites, écarté du Kurdistan, dépouillé de son industrie intérieure par le libre échange à l’américaine et inondé de produits chinois, l’État irakien est devenu essentiellement une fiction. Pourquoi ne pas envisager la partition en trois avec un pays kurde, un pays chiite et, si vous voulez, un califat dans lequel les sunnites les plus radicaux pourraient régler leurs propres comptes ? Au moins, les fous furieux seraient plus faciles à surveiller et, on peut l’espérer, endigués.

Concernant sa réputation historique, Obama risque de perdre le seul atout qui lui reste : sinon être l’anti-Bush, au moins être celui qui a rompu avec son prédécesseur au sujet de l’Irak. Une prolongation de la campagne militaire inutile « contre la terreur » ne fera pas sourire les historiens, et cela aliénera les libéraux bien-pensants qui veulent croire à un Obama digne de son prix Nobel.

Je suis journaliste et je souhaite que mes collègues soient protégés contre toute attaque. Cependant, je soupçonne quelque chose de louche dans l’intérêt de la Maison-Blanche au sort effroyable de Steven Sotloff et James Foley. Au lieu de prendre au pied de la lettre la rhétorique de Barack Obama, songeons à l’avant-propos de Peter Lindbergh, photographe de mode, dans sa nouvelle collection éditée par Reporters sans frontières. On connaît bien les abus des despotes, raconte Lindbergh. « Mais ailleurs, souvent, le processus démocratique a été également détourné, perverti […] Des gouvernements, de puissantes entreprises […] se cachent derrière leurs implacables fabriques de propagande pour influencer des populations entières, pour leur imposer ce qui sert leurs intérêts. »

Effectivement, la propagande du président ne cherche qu’à servir ses intérêts.

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