Une ombrelle ne fait pas le printemps

La « révolution des parapluies » à Hong Kong ramène à l’avant-plan la question dont le régime chinois ne veut pas parler : la nécessité de s’engager sur la voie d’une démocratisation, ne serait-ce que pour des raisons économiques.

Toute la semaine, le monde entier — sauf les Chinois, isolés derrière le mur numérique dressé par leur gouvernement — a suivi l’occupation du quartier des affaires de Hong Kong par de jeunes manifestants réclamant plus de démocratie dans la zone économique spéciale de 7 millions d’habitants.

Ayant tous en tête la conclusion tragique des manifestations de la place Tiananmen en 1989, il est difficile de ne pas s’inquiéter du sort de ces jeunes qui ont pour toutes armes des parapluies et qui poussent le civisme et la non-violence jusqu’à passer le balai et à mettre les bouteilles vides à la récupération lorsque la nuit a été un peu chaude avec les forces de l’ordre.

Leurs demandes (le droit de voter pour les dirigeants locaux de leur choix) semblent bien sages aussi quoiqu’en dise la propagande chinoise, qui les décrit comme de dangereux écervelés manipulés par l’Occident. Proche des autorités, le monde des affaires a plutôt eu tendance à condamner leur action, mais n’a pas eu l’air de tellement s’en faire avec cette histoire.

Le monde change

Comme il est loin le temps où le Royaume-Uni rétrocédait à la Chine son ancien comptoir commercial en 1997 à condition que s’y applique le principe « d’un pays, deux systèmes ». On pensait, à l’époque, que Pékin n’oserait jamais rien faire qui puisse faire douter de l’autonomie de l’importante place financière et commerciale de peur de tuer la poule aux oeufs d’or. Il serait tellement facile de déménager tout cela ailleurs, comme à Singapour. On pensait même que Hong Kong pourrait être le cheval de Troie par lequel entrerait la démocratie libérale en Chine continentale.

Depuis, l’étourdissante ascension économique de la Chine et la tout aussi spectaculaire débandade des puissances occidentales, lors de la Grande Récession, ont conféré au régime chinois une aura qu’il ne se gêne plus de mettre de l’avant sur la scène internationale.

Quant à Hong Kong, il n’a plus l’importance économique qu’il avait et pourrait désormais plus facilement être mis au pas, affirment certains. Son poids dans l’économie chinoise a reculé de 16 %, en 1997, à seulement 3 %, aujourd’hui, en même temps que sa part des exportations dégringolait de 51 % à 17 %. Pékin ne cache pas son intention de faire de Shanghai sa véritable capitale financière d’ici 2020. Déjà, la capitalisation boursière des entreprises chinoises inscrites à Hong Kong n’équivaut plus qu’à 14 % de celle des Bourses de Shanghai et Shenzhen combinées.

Ce qui ne change pas

Mais ces chiffres ne disent pas tout, observait jeudi un article du Financial Times. Le savoir-faire, le solide système légal et la culture aux fortes influences occidentales de Hong Kong continuent d’être déterminantes, notamment auprès des investisseurs étrangers. Rassurés par la promesse du maintien du principe « d’un pays, deux systèmes », ils y apportent notamment leurs précieux capitaux aux entreprises chinoises, qui doivent, en échange, faire montre de plus de transparence et améliorer leur mode de gouvernance.

C’est aussi à Hong Kong que Pékin a commencé en 2009, et concentre toujours aujourd’hui, la mise en circulation de sa devise au-delà de ses frontières.

Il n’y a pas que les capitalistes étrangers qui aiment bien Hong Kong. Les nouveaux riches et autres dirigeants corrompus chinois aiment bien aussi mettre leurs avoirs en sûreté dans ce qu’un expert qualifiait, vendredi, de « Monaco de la Chine ».

Pour les manifestants aux parapluies de la ville, le virage vers plus de démocratie est une question de droits fondamentaux, bien entendu, mais pas seulement. Ils y voient aussi, de manière plus pragmatique, une façon de s’attaquer à la collusion entre Pékin et les grosses légumes du coin afin d’avoir un gouvernement plus à l’écoute de leurs problèmes, en matière notamment de coûts du logement, d’accaparement des meilleurs emplois par des Chinois du continent et de programmes sociaux insuffisants.

Ces changements qu’on ne saurait nommer

Personne ne semble s’attendre (pas même les manifestants) à de grands changements démocratiques à Hong Kong, et encore moins en Chine. Cette dernière en aurait pourtant bien besoin, ne serait-ce, encore une fois, que pour des raisons bêtement économiques.

Le régime chinois dit lui-même vouloir opérer une transition vers une économie plus normale, basée sur les services, la consommation intérieure et la valeur ajoutée. Pour ce faire, on aura, entre autres, besoin d’offrir aux ménages de meilleurs salaires, un filet social et des services financiers.

Pour que les entrepreneurs chinois se tournent vers leur propre économie, il faudrait aussi leur offrir les mêmes règles de droit que celles dont ils profitent dans leurs échanges avec les pays développés. Il faudrait également que les autocrates chinois acceptent que l’information et les opinions circulent plus librement et que l’État ne contrôle pas tout dans l’économie et la société, à commencer par les taux de change.

Ce type de changement à un nom, mais on n’a pas le droit de l’évoquer. Ni dans les rues de Hong Kong ni ailleurs en Chine.

2 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 4 octobre 2014 17 h 40

    Question

    «... isolés derrière le mur numérique ...».

    Cet emmurement en Chine, est-ce de nos jours encore possible ? Hermétique peut-il être ?

  • Hélène Paulette - Abonnée 5 octobre 2014 11 h 17

    Cheval de Troie en effet...

    Vous pensez vraiment que la National Endowment for Democracy n'a rien à voir avec ce soulèvement? Après la Révolution des Roses ou la Révolution Orange voici les Parapluies....