Entre Kaboul et Montréal

Michèle Ouimet signe un premier roman cru, inspiré de sa propre expérience en Afghanistan.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Michèle Ouimet signe un premier roman cru, inspiré de sa propre expérience en Afghanistan.

Une journaliste montréalaise aguerrie, qui s’est rendue plusieurs fois en Afghanistan pour ses reportages, retourne dans ce pays « aux mille malheurs », alors que les forces occidentales abandonnent peu à peu les populations locales à leur sort. Elle s’intéresse particulièrement au cas d’une jeune Afghane défigurée par son mari et dont la vie est menacée au nom de l’honneur. C’est le point de départ de La promesse.

Avant même d’ouvrir ce roman, le premier de la journaliste Michèle Ouimet, je me disais que je voulais l’aimer. Ce n’était pas une question de parti pris. Simplement, l’auteure n’avait pas le droit de me décevoir.

J’apprécie depuis longtemps ses reportages pour La Presse, à l’étranger notamment, dans les pays ravagés par la guerre. Cette grande reporter a le don de nous immiscer dans une réalité loin de la nôtre, de nous titiller la conscience. Elle nous raconte parfois des histoires à la limite de l’insoutenable, mais, pas de fioritures, pas de lyrisme larmoyant : sa plume est directe, presque sèche. Sous cet apparent détachement, on sent bien que le feu couve cependant.

C’est ce feu-là que je voulais ressentir dans son roman. Mais allait-elle parvenir à tenir le rythme pendant quelque 250 pages ? Et puis, la vraie question : allait-elle parvenir à dépasser le simple roman de journaliste ?

Destins croisés

Roman de journaliste, c’est-à-dire : roman signé par un journaliste qui met en scène un journaliste, qui revisite les lieux de ses reportages, s’inspire de personnes rencontrées en vrai, de leur histoire. Et parfois, en profite pour dénoncer une situation criante, une guerre, une tragédie humanitaire.

Oui, Michèle Ouimet signe un roman de journaliste. Un bon roman de journaliste : fouillé, efficace, percutant. Servi par une écriture avant tout concrète. Mais pas seulement.

On pénètre véritablement dans les coulisses du métier. On est avec la journaliste quand elle débarque à Kaboul, on voit le monde par ses yeux, on a peur avec elle. On est avec elle encore quand elle cherche à se dépasser comme journaliste, qu’elle constate qu’elle tient une grosse histoire qui va faire boule de neige. Avec elle quand elle négocie avec son patron et quand elle fait face, dans la salle de nouvelles montréalaise, aux tensions, aux jeux de pouvoir et de séduction, à l’arrivisme sans limite de certains collègues.

Avec la journaliste toujours quand elle se rend compte qu’à peu près plus personne, à la direction de son journal et dans la population en général, ne veut entendre parler de l’Afghanistan. Parce qu’il y a d’autres guerres ailleurs, parce que ce pays-là s’enlise dans des « drames désespérants sans fin et sans issue ».

Avec elle quand, dans un tout autre dossier, elle est confrontée à un problème d’éthique, concernant le passé d’un homme politique montréalais : « Pour la première fois de sa carrière, elle avait fait passer ses principes avant son ambition. C’était fou comme elle se sentait bien. »

De la même façon, on est happé par la réalité des Afghans, leur pays détruit, corrompu, violent, abandonné à lui-même. En particulier, on est confronté de plein fouet à la réalité des femmes afghanes, contraintes de se soumettre aux règles ancestrales, sacrifiées au nom de l’honneur.

On est avec la jeune Afghane quand elle se fait violer et battre à 12 ans par son mari, un géant, une brute de 52 ans. Avec elle quand il lui lacère le visage parce qu’elle a tenté de s’enfuir. Avec elle quand elle se retrouve, à 15 ans, dans un foyer pour femmes battues. Où elle va demeurer pendant quatre ans.

On suit jusqu’à la toute fin, en parallèle et parfois de façon croisée, la journaliste montréalaise et la jeune afghane qu’elle acceptera d’aider pour lui sauver la vie. Ces deux personnages aux antipodes constituent les pivots de l’histoire. On pénètre dans leur vie intime, dans leur tête, leur mal-être, leur douleur. Mais pas seulement. On est amené aussi à s’immiscer dans la vie de leurs proches.

Paroles non tenues

Les chassés-croisés sont incessants, les allers-retours dans le passé aussi. Tout cela est vivant, incarné. À peine quelques scènes parfois où le jupon de la journaliste dépasse un peu, des scènes qui semblent superflues dans le cours de l’histoire, mais qui finissent au tournant par établir un lien avec ce qui s’est produit ou ce qui s’en vient.

Du souffle de romancière, il y en a dans La promesse, et il nous porte, nous tient en haleine. Pendant quelque 250 pages, oui. Les intrigues sont multiples, complexes. Et les sujets abordés vont bien au-delà du travail journalistique et de la situation afghane.

On assiste en filigrane au naufrage d’un couple. À une amitié qui se délite. À une enfance gâchée. À la descente dans l’alcool. À la peur de vieillir chez les femmes. Aux ravages de l’alzheimer. Au désir d’enfants à tout prix et, d’un autre côté, à la carrière qui prend le dessus. À la violence sans nom. À la résignation, aussi, dans certains cas. Au fossé entre les cultures.

On assiste par-dessus tout à une série de trahisons. Trahisons du mari, de l’amie, du patron, de la collègue, de la personne qui devrait en sauver une autre dans le besoin… Trahison de la vie elle-même, qui ne remplit pas ses promesses.

Pas de happy end ici. C’est brutal. Sans fard. Si la romancière rattache tous les fils des intrigues à la fin, ce n’est surtout pas pour les coudre de fil blanc. À peine une petite porte de sortie… peut-être. Et ça dépend pour qui.

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La promesse

Michèle Ouimet Boréal Montréal, 2014, 264 pages