Ombre foncée

Six ans après cette faillite de Lehman Brothers ayant plongé le monde économique en pleine crise financière, tout reste à faire. Cette finance de l’ombre, toujours mal circonscrite et non réglementée, revient hanter le système financier. Le Fonds monétaire international sonne l’alarme.

Nous voici revenus à ces belles années de la finance de l’ombre, plutôt florissantes et imaginatives avant la crise de 2008, couplée aujourd’hui d’un système bancaire parallèle affichant une croissance devenue « excessive » selon le FMI. Ce shadow banking, qui échappe à la régulation, a atteint désormais une taille menaçante pour la stabilité du système financier mondial, nous prévient l’institution de Washington. Après toutes ces années, le risque systémique n’a pu être endigué ou encadré. Il a tout simplement été déplacé. Un déplacement — oh, paradoxe ! — ayant été accéléré par le renforcement de la réglementation.

L’âge d’or de la finance imaginative, soit cette période ayant précédé la crise de 2008, a surtout eu pour principale caractéristique une prolifération de véhicules et de transactions échappant aux marchés standardisés et à la régulation des activités traditionnelles. C’était l’époque des contrats à terme sur devises, sur taux d’intérêt, sur matières premières, des subprimes et des « collaterized debt obligations (CDO) » entrant dans ces jeux d’arbitrage et dans ces opérations de titrisation et de contrepartie. C’était aussi l’époque des transactions de gré à gré ou au comptoir échappant au filtre des chambres de compensation et au monitorage des agences de réglementation. Cette finance de l’ombre pouvait impliquer une mise de fonds aussi importante que l’actif réel des institutions, tout en leur imposant une exposition dix fois plus grande, l’engagement étant associé à la valeur notionnelle.

Uniquement pour les banques traditionnelles, ces produits dérivés, véritable phénomène de marché, pouvaient générer des écritures hors bilan de 6 à 10 fois plus élevées que l’actif officiel de ces institutions. La faillite de Lehman Brothers et la crise financière qui l’a accompagnée ont mis à nu l’imposant levier sur lequel reposait le système financier. Et le risque de liquidité auquel il était exposé dans cet effet domino qui a suivi.

Une supervision accrue des produits financiers exotiques, une plus grande transparence entourant les transactions de gré à gré et un renforcement des ratios de capitalisation des institutions financières ont été proposés tel un remède à cette bulle de crédit. Mais rien n’y fit.

Plutôt, l’effet inverse s’est produit. La taille de l’encours en jeu est devenue plus importante aujourd’hui qu’elle l’était en 2007. Surtout, le collatéral sous-jacent demeure toujours une infime fraction du notionnel, nombre de grandes institutions et celles cotées triple A pouvant même être exemptées de collatéral. Et à cette finance exotique s’est greffé un système bancaire parallèle dont l’accélération est devenue à ce point vertigineuse qu’il constitue un sérieux risque systémique, prévient le FMI.

Quête de rendement

Le problème est donc demeuré tout entier dans l’intervalle. Il n’est pas lié à une abondance de liquidités, mais se veut plutôt une conséquence de la persistance de la faiblesse des taux d’intérêt plaçant tous ces capitaux dans une quête effrénée de rendement. Déjà, en juillet dernier, la Réserve fédérale américaine évoquait des « signes de prises de risque accrues dans le secteur financier ». Auparavant, le Financial Times allait plus loin en soutenant que « le plus gros risque s’est déplacé vers le “shadow banking”, la finance parallèle, qui n’est pas soumise aux normes de plus en plus strictes du secteur bancaire ».

On peut très bien concevoir une prolifération, dans les pays émergents, de ces institutions d’intermédiation de crédit ne composant pas le système bancaire réglementé. En Chine, notamment, l’actif de ces institutions de crédit parallèles peut accaparer près de la moitié du crédit distribué depuis la crise. Au cumul, il est estimé que les prêts « classiques » et les crédits non conventionnels comptent pour 200 % du PIB chinois, contre 130 % en 2008.

Mais le FMI chiffre aujourd’hui que le phénomène du shadow banking frappe davantage les grandes économies développées que sont les États-Unis et le Royaume-Uni, là où la crise financière de 2007-2008 est venue. Ainsi, l’actif associé à cette activité est passé de 6 à 35 % du PIB chinois de 2002 à 2012. Mais de 100 à 350 % du PIB au Royaume-Uni. Aux États-Unis, qui sont les plus exposés en valeur absolue, le shadow banking revendique près du double de l’actif des banques réglementées.

Tout reste à faire, disions-nous.

1 commentaire
  • Bernard Terreault - Abonné 2 octobre 2014 08 h 09

    Explication

    Le chroniqueur pourrait-il expliquer par un ou des exemples concrets ce qu'est le "shadow banking" ?