Violences

Plusieurs amis ne comprennent pas que je me fasse violence pour aller rouler à vélo alors que je suis blessé. Ils croient, parfaitement à tort, que je fais de la pratique quasi quotidienne de ce sport une question de vie ou de mort. Ils exagèrent. C’est bien plus grave que cela.

Je tiens cette fine mécanique pour un exosquelette, le seul capable de contenir mes humeurs. J’ai « besoin de vélo », pour reprendre le titre du beau livre de Paul Fournel.

Mais rassurez-vous, je ne vais pas vous parler ici de mes sorties, ni même de cette tortue géographique qui, l’autre jour, tandis que je roulais près du fleuve, m’a soudain dépassé sur ma droite.

« Le cycliste est à lui-même son propre gyroscope. Il ne produit pas seulement du mouvement, il fabrique de l’équilibre. » Question d’équilibre, le vélo est aussi, depuis fort longtemps, un bon indicateur de ce qui se trouve en porte-à-faux dans notre société. Entre autres choses, il nous dit beaucoup du sort fait aux femmes.

Au XIXe siècle, les mouvements du corps et les tenues plus légères que commande le cyclisme condamnent les femmes qui pédalent. Les ligues de vertu sont du même avis dans tous les pays : les cyclistes sont « insultés en langue aboyée, mordus et incités à choir », selon les mots d’Alfred Jarry, aussi passionné de vélo que son père Ubu. Au Canada, la police ira jusqu’à arrêter des femmes qui osent monter ces fragiles véhicules.

Si Joséphine Marchand-Dandurand ouvre la voie chez nous au journalisme féminin, elle laisse néanmoins paraître dans son journal des propos parfois affligeants. En novembre 1895, on peut y lire ceci à propos de la popularité croissante de la bicyclette chez les femmes : « Les froids de l’automne obligeront ces dames d’en descendre… et ce ne sera pas dommage », puisque celles qui montent sur ces engins ressemblent « à de grands hannetons se démenant ». De là, il n’y a bien sûr qu’un pas à faire pour conclure allégrement qu’il vaut mieux laisser cette machine aux hommes ! « C’est tout au plus bon pour eux. Quant à nous, mesdames, restons au foyer. La royauté dont nous y jouissons vaut, certes, mieux qu’un gouvernement dont le rouage nous mène souvent à la culbute. »

Ces bêtises n’empêchent pas la popularité du vélo de croître. Les jupes cèdent place aux pantalons. Originaire, semble-t-il, de Montréal, Louisa Mendal participe en 1887 à l’une des premières courses de six jours disputées aux États-Unis. Toute une semaine à rouler sur une piste de bois, au mépris des inégalités et des discriminations qu’on voudrait coller à sa roue.

Exactement à la même époque, la militante américaine Susan Anthony expose pour sa part un avis sans appel : « Laissez-moi vous dire ce que je pense du cyclisme. Il a fait plus pour émanciper les femmes qu’à peu près n’importe quoi d’autre dans le monde. Il donne à une femme un sentiment de liberté et d’autonomie. Je me lève et me réjouis chaque fois que je vois une femme rouler ».

Un siècle plus tard, le vélo continue d’éclairer des obscurités. Lisez le dernier numéro de Vélo Mag à propos des cyclistes professionnelles : en récompense des mêmes heures de sueur que les hommes, ces femmes ne reçoivent que des salaires sans rapport avec leurs misères communes.

Selon l’Institut de la statistique du Québec, les femmes gagnent en moyenne un salaire 10 % inférieur aux hommes. Mais pour celles qui font métier de leurs performances physiques, c’est infiniment pire. Pas seulement pour le vélo, il faut dire.

Ces derniers jours, je me suis efforcé de suivre de près une cycliste professionnelle. Sur route, elle tient des moyennes affolantes de plus de 40 km à l’heure. À vrai dire, je ne la suivrais jamais si je ne pouvais le faire grâce aux images télévisées…

Originaire d’Amos, Karol-Ann Canuel est membre d’une équipe américaine dont le maillot affreux n’a tout de même rien à voir avec celui de cette formation colombienne qui a beaucoup fait jaser parce qu’il suggère que les équipières roulent fesses à l’air. Avez-vous remarqué combien les médias se retrouvent toujours à beaucoup parler de l’habillement des sportives de haut niveau, comme si leurs performances sportives étaient toujours subordonnées d’abord et avant tout à des considérations esthétiques, voire sexuelles ?

La semaine dernière, à 26 ans, Canuel a remporté la médaille d’or du contre-la-montre par équipe des championnats du monde disputés en Espagne. Puis, sous les couleurs canadiennes, elle a terminé sixième de l’épreuve individuelle. Du jamais vu.

Canuel me faisait tout de même remarquer, en privé, que les bourses sont toujours beaucoup moins importantes dès lors qu’il s’agit de compétitions féminines. Je me suis permis un coup de téléphone puis une lettre à Genève, aux bureaux de l’Union cycliste internationale, afin qu’on m’explique un peu leur politique en matière d’équité. J’attends toujours une réponse…

Je devais reparler dimanche à Karol-Ann. La veille, une vilaine chute l’a clouée au sol lors de la course sur route. Fracture de la hanche et rêves brisés.

Le nombre de disciplines que pratiquent les femmes à un très haut niveau augmente, mais les sports demeurent le creuset où l’on concocte essentiellement les gloires d’un monde masculin qui occupe d’ailleurs presque tout l’espace médiatique et celui des rêves de réussite.

Le vélo, après tout, n’est peut-être pas une question de vie ou de mort. Mais à force de se faire violence pour pédaler mieux, on arrive curieusement à comprendre à quel point notre monde n’avance pas tant qu’on le croit.

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