Les États-Unis en jachère

Depuis dix ans que je fréquente les francophones américains, une question revient sans cesse : pourquoi les Québécois tiennent-ils si peu compte de la francophonie américaine dans leurs stratégies d’information, de communication, de distribution ou de recrutement ?

J’avoue ne pas avoir de réponse. Serait-ce qu’on se méprend sur le sens du mot francophone ? Par ignorance ? Ou parce que, pour citer l’anthropologue Serge Bouchard, les Québécois ont rejeté cet espace de leur imaginaire collectif ? Ou parce qu’on imagine les États-Unis comme un monolithe linguistique ?

« Et pourtant, pourtant », comme le chantait Aznavour.

Prenez cette statistique parue récemment dans la revue French District, de Miami. Parmi les 168 millions d’abonnés américains de Facebook, 1,3 million déclarent le français comme première langue ! Et les principaux centres sont la Californie (213 000 abonnés Facebook), New York (180 000), la Floride (123 000) et l’Illinois (50 000).

Combien d’Américains parlent français, au juste ? Il existe des statistiques. Selon le Bureau américain de la statistique (U.S. Census Bureau), 1,3 million d’Américains âgés de plus de cinq ans déclaraient « parler le français à la maison » en 2011 (ce ne sont pas les mêmes que Facebook). Outre 621 000 pour le créole haïtien (dont un bon nombre sont de facto francophones).

En mai dernier, la revue Slate a transposé cette statistique sur carte. Le français est la deuxième langue à la maison dans quatre États (Maine, New Hampshire, Vermont et Louisiane) et troisième langue après l’espagnol dans sept autres : Connecticut, Delaware, Maryland, Virginie-Occidentale, Mississippi et les deux Carolines ! Voire un huitième, la Floride, où la troisième langue est le créole haïtien.

Autre statistique officielle : 11 millions d’Américains affirment une origine « française » (québécoise, acadienne, canadienne-française, française ou haïtienne). Ce qui en exclut encore quelques millions issus des autres pays francophones.

Autre statistique significative : 1,5 million d’Américains étudient le français chaque année de la maternelle à l’université. C’est moins que l’espagnol (six millions d’apprenants), mais davantage que toutes les autres langues réunies.

Des millions de réels francophones américains passent donc sous le radar. Parce qu’ils n’ont pas de compte Facebook. Ou parce qu’ils ne parlent pas le français à la maison. Ou parce que le français est leur troisième langue. Ils s’appellent John Kerry (secrétaire d’État), John R. MacArthur (président et éditeur de Harper’s et chroniqueur au Devoir), Indra Nooyi (p.-d.g. de PepsiCo) ou Jodie Foster (actrice). Combien ? Peut-être cinq ou six millions, selon le Centre de la francophonie des Amériques, en se basant sur une étude d’Étienne Rivard de l’Université Laval.

Bref, la francophonie américaine est peut-être aussi nombreuse que les Québécois. Diffuse certes, mais réelle, instruite et en moyens. Elle orbite autour des Alliances françaises, des lycées et collèges français, des communautés religieuses, des services culturels des consulats et délégations ou diverses associations. Comme la remarquable Association américaine des professeurs de français, qui fédère 10 000 membres très militants, dont un bon nombre de fins connaisseurs du Québec.

Au Québec, je n’ai rencontré personne, dans la faune des décideurs associatifs, entrepreneurs, cadres et autres « entreprenants », qui prenne cette réalité en compte ou qui en saisisse le potentiel. Hormis la diplomatie culturelle québécoise, qui fait un travail remarquable de débroussaillage, c’est la jachère la plus complète.

A-t-on les moyens de ne pas informer, cibler, recruter les John Kerry de demain ? La réponse est évidemment non. Le fait-on ? Ce sont les Français qui, aux États-Unis, font cet effort — et qui, évidemment, en profitent.

Prenez le guide French District, fondé en 2008 par trois Français, Laure et Romain Angeletti, et Ben Borie. Son nom, qui signifie « quartier français », résume le programme : recréer un quartier virtuel pour une communauté qui ne s’est jamais regroupée en quartier. Et ça marche : French District compte 200 000 abonnés, une clientèle jeune, principalement les 20 à 45 ans.

Lancé en Floride, French District s’est implanté à New York et à Atlanta en 2011. Il y a maintenant dix éditions francophones, dont deux en Californie, au Texas, à Washington, à Las Vegas, à Boston, plus trois éditions en langue anglaise à New York, en Floride et en Californie. Et il y a même une troisième édition floridienne appelée Québec District. De quoi embaucher 20 personnes. « Surtout des Français, quelques Américains et des Indiens », m’a dit Romain Angeletti, le p.-d.g.

Pas de Québécois ?

— C’est difficile. Ils sont là six mois et ils repartent après l’hiver.

Cherchez l’erreur.

5 commentaires
  • Christian Fleitz - Inscrit 29 septembre 2014 09 h 21

    Pas seulement !

    La question peut aussi se poser au sujet des francophones canadiens ailleurs qu'au Québec. L'aveuglement des intégristes nationaliste québécois les empêche d'apprécier les soutiens qu'ils peuvent obtenir en soutien à leur cause : mauvaise stratégie....

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 29 septembre 2014 09 h 57

      Oui, Christian, vous avez raison. C'est un sujet sur lequel j'ai souvent écrit dans les pages de L'actualité, et sur lequel je ne suis pas revenu maintenant, étant limité par l'espace dans cette chronique. Mais j'aurai le temps d'y revenir.

  • Gilles Théberge - Abonné 29 septembre 2014 22 h 00

    Merci pour la référeence

    C'est intéressant monsieur Nadeau votre référence, French District.

    Nous allons aux USA régulièrement, généralement dans le Maine, Vermont, bref la Nouvelle angleterre.

    À chaque fois je suis frappé par le fait que le français est perçu comme une langue de prestige pour les gens que nous y rencontrons.

    Manifestement la prise de conscience de ces faits et de l'existence de ces communautés francophiles et de tous ces francophones qui habitent les USA doit devenir un point d'intérêt qui mène à l'action afin de créer d'abord puis de vitaliser des rapports nouveaux.

    Vous semez des graines...

  • David Jacques - Inscrit 30 septembre 2014 10 h 07

    Les Franco-Américains

    Merci M. Nadeau de rappeler aux Québécois que la Francophonie étatsunienne est bien vivante! Il aurait été intéressant d'aborder davantage l'histoire des Franco-Américains, ces descendants de Canadiens-français partis travailler dans les usines textiles de la Nouvelle-Angleterre ou encore "bucher" du bois au Michigan et au Minnesota. On les croyait disparus et assimilés et pourtant, ils sont des milliers sur Facebook à clamer leur fierté d'être des descendants de Canadiens-français. Qui sait au Québec que le drapeau québécois a flotté sur le Capitol building à Hartfort le 24 juin dernier? Personne ici n'en a parlé! Qui sait qu'il existe une semaine de la fierté canadienne-française au Michigan? Plusieurs de nos cousins franco-américains ne parlent plus notre langue, mais ils n'ont pas oublié leur culture pour autant. Je communique régulièrement avec plusieurs de ces Tremblay, Vermette, Joyal ou Laforest. Ils sont touchants par leur amour et leur connaisance du Québec mais également, par leur désir d'apprendre ou simplement conserver le français. Nous devrions leur tendre davantage la main afin de les inclure dans notre "nous" collectif québécois. Ne serait-ce qu'au niveau touristique, le potentiel des retombés économiques est immense. Ces cousins étatsuniens sont nos meilleurs ambassadeurs!

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 1 octobre 2014 09 h 06

      M. Jacques,
      Vos dernières lignes touchent à l'essentiel du but que vise cette chronique.
      Merci pour vos encouragements. Merci aussi pour vos informations: j'ignorais tout ce cette semaine de la fierté canadienne-française au Michigan.
      JBN