Le despote éclairé

Quand il s’était présenté devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, en décembre 2011, Philippe Couillard, fort de son expérience de cinq ans au sein du gouvernement Charest, avait une opinion bien arrêtée des changements dont le réseau de la santé avait besoin. De toute évidence, il n’a pas jugé utile de faire part de ses réflexions à son ministre.

« Est-ce que c’est vraiment une bonne chose que le ministre de la Santé soit le dirigeant ultime du système de santé lui-même, ou est-ce qu’il ne devrait pas, comme élu, être parmi ceux qui évaluent les résultats du système et posent également des questions par rapport aux objectifs qu’il, comme homme ou femme politique, aura déterminés ? », demandait-il.

M. Couillard avait une solution. Selon lui, la gestion quotidienne du réseau devait être retirée des mains du ministre et même du ministère pour être confiée à une société d’État indépendante et sans but lucratif. À l’entendre, cette solution permettrait non seulement d’alléger la gestion du réseau, mais aussi de le dépolitiser.

Il avait également expliqué à ses auditeurs que les discours des politiciens qui prônaient l’abolition des structures comme les agences régionales étaient peut-être populaires, mais qu’ils faisaient abstraction de l’importance de leur rôle sur le plan régional.

Son plaidoyer était convaincant : « Les agences sont là pour faire les arbitrages en région, par les gens des régions, pour qu’ils n’aillent pas poser tous leurs problèmes sur les bureaux du ministre ou du ministère chaque fois qu’ils se chicanent entre les deux extrémités des régions pour déterminer qui va avoir le scan, qui va avoir ci, qui va avoir ça. »

 

Bien entendu, tout le monde a le droit de changer d’idée et Dieu sait que M. Couillard ne s’en est pas privé au fil des ans et de ses intérêts du moment, mais il aurait quand même pu avoir l’amabilité d’avertir Gaétan Barrette que les querelles de clocher dont il croit se débarrasser en éliminant les agences régionales vont au contraire se multiplier.

De toute évidence, le projet de loi que le ministre de la Santé a déposé jeudi est aux antipodes de ce que M. Couillard proposait il y a trois ans. En revanche, il reflète parfaitement le tempérament de son auteur.

Si besoin était, les négociations avec les médecins ont clairement démontré que M. Barrette est un homme déterminé, qui peut réussir là où tous les autres ont échoué, mais elles ont surtout illustré sa volonté d’être le seul maître à bord. De mémoire, on n’avait pas vu un ministre se présenter seul à une table de négociations, sans le soutien de l’habituelle équipe technique.

Le projet de loi lui confère plus de pouvoir sur le réseau que n’en ont eu tous ses prédécesseurs. Loin de dépolitiser, comme le souhaitait M. Couillard, il fait du ministre un véritable tsar, qui pourra faire à sa guise.

 

Face à deux visions aussi diamétralement opposées, proposées par deux hommes qui connaissent le réseau comme le fond de leur poche, comment le commun des mortels pourrait-il s’y retrouver ?

M. Couillard avait indéniablement raison sur un point : pointer du doigt les ronds-de-cuir et les « pousseux de crayon » qui s’engraissent aux frais des contribuables est un vieux truc qui fait toujours recette.

Sans surprise, la réaction au projet de loi a été presque unanimement négative au sein du réseau. Tout en reconnaissant le dévouement du personnel hospitalier, la population a cependant appris à prendre avec un grain de sel le discours des syndicats, quand ils prétendent se faire les défenseurs de l’intérêt public, particulièrement à l’aube d’une nouvelle ronde de négociations.

De Marc-Yvan Côté à Philippe Couillard, en passant par les « contrats de performance » de François Legault et la « méthode Toyota » d’Yves Bolduc, l’échec de toutes les tentatives de réforme, qui devaient toutes se traduire par une amélioration significative de l’accès aux services, a engendré un scepticisme au moins égal quant aux apprentis sorciers gouvernementaux, pour ne pas dire un désabusement total.

Une bonne partie de l’opinion publique en est sans doute arrivée à penser qu’il n’y a plus rien à perdre à confier les pleins pouvoirs à un despote éclairé qui a démontré dans la négociation avec les médecins sa capacité de vaincre des résistances qu’on croyait à toute épreuve.

M. Barrette a clairement indiqué que le grand ménage dans les structures n’est qu’un premier pas, qui sera bientôt suivi par un virage tout aussi radical dans le mode de financement des hôpitaux et la rémunération des médecins.

Ses méthodes sont peut-être brutales, mais un nouvel échec risque d’en amener plusieurs à la conclusion que le système public et universel hérité de la Révolution tranquille n’est tout simplement plus viable.

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34 commentaires
  • Roger Gobeil - Inscrit 27 septembre 2014 05 h 16

    CISSS... nouvelles Agences !

    En réalité, ce sont les futurs CISSS qui vont remplacer les Agences. Avec l'élimination des établissements locaux, ça va grincer des dents partout au Québec dans les prochaines années. Je prévois déjà de nombreuses exceptions à la règle qui vont surgir au fur et à mesure de la structurite aigue que nous vivrons alors.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 28 septembre 2014 13 h 10

      Les Régies Régionales de la Santé..Des organismes dispendieux et parfaitement inutiles...

    • Roger Gobeil - Inscrit 28 septembre 2014 17 h 20

      Mme Wandelmaier, les Régies... c'était le nom des Agences avant que Couillard ne les "abolisse" (!) suite à l'élection de 2003.

      Comique, non...? Les Régies sont alors devenues de super Agences.

      Et maintenant, les Agences vont devenir de super CISSS.

      La roue vient d'être réinventée... encore une fois!

  • Robert Lauzon - Abonné 27 septembre 2014 06 h 40

    Santé!

    La coupe est tirée, il nous faut la boire jusqu'à la lie! Conséquence, nous avons à subir les affres d'un autre Yvan le Terrible. Le 7 avril dernier les québécois ont reporté au pouvoir un gouvernement libéral faisant fi des dures leçons du passé. Le virage à droite qu'impose ce gouvernement va envoyer la structure même du Québec dans le champ! A force d'annôner que le Québec a un besoin urgent de redressement les plquistes peuvent-ils jour forcer à détruire la spécificité québécoise? Bien sûr que si. Nous n'aurons que la rébellion pour nous y opposer!
    Les coupures annoncées d'Ottawa en santé, combinées avec le désengagement du gouvernement libéral nous entraînent sur la pente de la protestation. A semer le vent, on récolte la tempête. Attention, chemin glissant! Les plquistes préparent un coquetel très explosif. Santé?

    • Sylvain Rivest - Abonné 28 septembre 2014 11 h 00

      Vous voyez juste monsieur Lauzon.

      Les québécois sont comme des grenouilles dans un chaudron rempli d'eau sur le feu. La température monte mais elles se sont si bien habitué que la température s'approche du point d'ébullition et aucune a tenté de s'échapper. Plusieurs commencent à changer de couleur, certaines autres ont la peau qui commence à décoller. Mais dans l'ensemble tous se chicanent pour le manque de place et voudraient bien qu'on agrandisse le chaudron et qu'on ferme le couvercle pour que cesse l'arrivé de nouveaux venus. Et pendant ce temps l'aile droite politique, aidé par les chambres du commerce du Québec, alimentent le feu dans le poêle.

      Nous sommes cuits!

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 28 septembre 2014 13 h 16

      Quand Lucien Bouchard a fait des coupures drastiques dans le domaine de la Santé pour atteindre le déficit ZÉRO...Tout le monde a dit: Amen...
      Le système est tombé dans l'abysse et a encore du mal à s'en relever..

      Peut-être laisser à Phillippe Couillard une chance de serrer les cordons de la bourse et jugez le sur les résultats..

    • Beth Brown - Inscrite 28 septembre 2014 23 h 23

      Monsieur Rivest,

      Votre allégorie laconique est d'un style absolument impayable!

      Laissez-moi la relire encore...

    • Donald Bordeleau - Abonné 29 septembre 2014 00 h 17

      Erreur, le système est perfectible actuellement. La création des agences de Couillard a été une erreur.

      Il est étrange de corriger une erreur par une autre erreur.

      La solution est à la base ou les équipes des établissements sont les plus apte et près du client.

      Votre jupon dépasse souvent.

    • Sylvain Rivest - Abonné 29 septembre 2014 09 h 45

      madame Wandelmaier,

      On a vue neiger...
      En bref, on connait déjà les résultats.
      C'est tellement gros! Couillard et ses contacts font le même jeu que harper, ils privatisent notre pays!
      Et qui dit privé, dit prédateur.

    • Sylvain Rivest - Abonné 30 septembre 2014 11 h 10

      Madame Brown,

      Finalement, l'avez-vous relu?

      Évidemment, je sous-entends "les québécois qui sont aveuglés par le fédéralisme canadien". Ceux qui ont dit non deux fois à leur liberté économique et culturel et qui ont voté pour la CAQ et le PLQ.
      Le chaudron auquel je fais allusion est le Canada version 2.0.

  • Josée Duplessis - Abonnée 27 septembre 2014 07 h 34

    conclusion ėtrange

    On dirait que vous avez bâclé votre conclusion sur un coin de table à minuit moins une.
    Pourquoi la solution ne viendrait pas du réseau lui-même?
    Pourquoi ne pas analyser l'application de ce système au lieu de le jeter aux ordures.

  • Louka Paradis - Inscrit 27 septembre 2014 07 h 48

    En commençant par la fin

    À la lecture de votre conclusion, M. David, on ne peut faire autrement que d'envisager que tout ce charivari ne vise peut-être que ce but but dissimulé pour le moment : la privatisation tout azimut.

    • Sol Wandelmaier - Inscrite 28 septembre 2014 13 h 21

      L'universalité des soins est clairement l'idéal..Malheureusement, les courbes démographiques avec vieillissement de la population nous montre que le systène va craquer sous le poids...

      Les statistiques ont montré que le QC a le vieillissement le plus accéléré de toutes les provinces canadiennes..

      Alors que proposez vous? Le budget de la Santé va prendre plus de 60% des revenus de l'État à mi-siècle!

    • Sylvain Rivest - Abonné 29 septembre 2014 10 h 03

      madame Wandelmaier,

      Le gouvernement possède plusieurs vaches à lait: Loto-Québec, Hydro-Québec, la SAAQ, la SAQ...

      Mais que fait notre gouvernement (surtout les libéraux, présent depuis 10 ans au pouvoir)? Ils distribuent des subventions et donne notre électricité à de grandes entreprises. On ne parle pas de petites entreprises qui démarrent. Voyez juste comment le gouvernement se comporte devant transcanada??? Il fait le tapis devant-eux. Et la journée ou il y aura un deversement ce sera comme le Lac Mégantique 0$ !!! Nous sommes à la merci de gang de mauviette qui entrain de transformer le Québec en pays du tiers-monde.

      De l'argent, y en a! Mais ce sont les mêmes qui se la partagent.
      Et plus on détruit l'état, moins elle est efficace et...
      C'est comme les saucisses Hygrade, vous connaissez?

  • François Dugal - Inscrit 27 septembre 2014 07 h 50

    Enrichissons notre vocabulaire

    Despote:
    Personne qui, dans un gouvernement, exerce un pouvoir absolu et exclusif.