Le labyrinthe de Simon Roy

Fasciné par <em>The Shining</em>, Simon Roy vient de publier l’essai Ma vie rouge Kubrick chez Boréal.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Fasciné par The Shining, Simon Roy vient de publier l’essai Ma vie rouge Kubrick chez Boréal.

On ne connaît guère de rival au Shining de Stanley Kubrick (1980) pour susciter tant d’interprétations et de projections mentales. Bien plus que le roman de Stephen King à sa source, lequel criait à l’oeuvre trahie. Ce thriller serait un palimpseste dont les principaux niveaux de sens réclament le décryptage. Un peu comme les contes de fées psychanalysés par Bruno Bettelheim : Barbe bleue, Le Petit Poucet, Blanche-Neige, Hansel et Gretel, ici en multiples références.

En 2012, le documentaire Room 237 de Rodney Ascher, recueil de perles baroques, révélait cette quête d’indices secrets semés ou pas par Kubrick, et qu’importe ? Selon ses exégètes, The Shining serait, sang, panorama et accessoires en preuves, un film sur le génocide des Amérindiens ou sur la Shoah. Ajoutez des images subliminales, des considérations astronomiques, numérologiques, mythologiques, avec un Jack Minotaure pourchassant son fils dans le labyrinthe végétal de l’hôtel Overlook hanté de toutes parts. N’en jetez plus !

Mais si le génial Kubrick avait bel et bien posé à travers ce film un regard sur le Passé avec un P majuscule ? Celui qui pèse sur les épaules de chacun, la charge de la grande Histoire s’ajoutant à celle de sa société et de sa chronique familiale. Tous ces lourds fardeaux qui empêchent l’humain atlante de virevolter en paix sur son bout de socle ! Si… Si… Si… dans TheShining. On s’amuse à y croire.

« Le passé n’est pas mort. Il n’est même pas passé », disait avec raison William Faulkner. Tant de fantômes à trimballer…

Ces réflexions se bousculent à la lecture de Ma vie rouge Kubrick de Simon Roy, roman essai publié chez Boréal, petit événement littéraire de la rentrée automnale. Non seulement l’univers des passionnés de The Shining y reprend corps, mais le livre soulève un pan du mystère des oeuvres qui créent l’identification, quand d’autres demeurent repliées sur elles-mêmes. Allez savoir pourquoi !

« Il reste qu’une part d’inconscient a forcément dû jouer pour imposer The Shining comme une oeuvre phare qui guide des pas dans le labyrinthe ténébreux de ma généalogie macabre »,écrit-il.

L’auteur québécois — il enseigne la littérature au cégep Lionel-Groulx — a vu ce film une quarantaine de fois depuis l’âge de dix ans, d’abord à travers sa version française. Le chef cuisinier disait au petit Danny en ouvrant le garde-manger cette phrase bientôt marquée au fer rouge dans l’esprit du futur écrivain : « Tu aimes les glaces, canard ? » Traduction erronée, au fait, « doc » ayant été confondu avec « duck ». Pas grave !

Retour dans ce volume aux thèses sur la Shoah, le génocide amérindien, le labyrinthe du Minotaure en verdure et sur la moquette, les nombres (comme le 42). Mieux ! Ce film à clés, dont il traque les sources, devient soudain une fable noire sur la création, un récit initiatique du double (les petites jumelles fantômes !), une traversée des miroirs, une plongée dans la folie et dans le Passé immanent. Il prend à témoin les grandes mythologies, dont l’Ancien Testament et tout le reste en vertige.

Ces théories, Simon Roy affirme les avoir élaborées et écrites avant la sortie du documentaire Room 237, qui le troubla, comme on s’en doute.

Mais que de liens habiles tissés entre The Shining, la violence de l’humanité et sa propre histoire familiale morbide ! Ce livre, qu’on finit par dévorer, montre à quel point une oeuvre d’art sert parfois de tampon entre des réalités insoutenables et l’imagination qui les refaçonne. Peut-on s’en libérer pour autant ? « Le réel affligeant ne s’épuise pas à force d’en parler ou de laisser le temps faire son oeuvre », note son auteur avec tristesse.

Davantage que le style, ce sont les mises en abîme de Ma vie rouge Kubrick, sa structure échafaudée comme des constructions visuelles de M.C. Escher, ses secrets de famille révélés par à-coups qui nous entraînent dans leur maelstrom. Plus ça va, plus les symboles du film se nourrissent d’intimité littéraire. Le sang appelle le sang. L’auteur de Ma vie rouge Kubrick estime que le cinéaste du Shining brouilla des pistes comme le petit Danny du labyrinthe. Il les brouille parfois aussi.

Ceux qui traquent l’émotion dans cet ouvrage la verront surgir de ses dédales, entre des ruptures de tons, des jeux comme ce chapitre où il couche à répétition les mêmes mots, à l’instar de l’écrivain damné du film de Kubrick.

J’ai appelé Simon Roy. L’extrait cité de la critique d’époque du Shining par Roger Ebert éclairait-il sa propre démarche ? « Quel personnage du Shining le spectateur peut-il considérer comme un observateur fiable ? demandait le célèbre critique américain. Quel point de vue sur les événements peut-il croire ? »

De fait, où commence, où s’arrête le réel dans l’histoire familiale de Simon Roy dont il remonte le cours ? On lui demande.

La gémellité maternelle est la seule partie fictive, assure l’auteur, qui a par ailleurs transposé l’acte du grand-père paternel dans la lignée de sa mère. Sinon, que du véridique : la dépression et le geste ultime de celle qui l’a fait naître, répercutés à travers sa psyché ad infinitum. Mais toute oeuvre autobiographique n’est-elle pas une réinvention du réel par l’auteur comme par ses lecteurs ou spectateurs ? Livre et films, renvoyés dos à dos, le clament à tue-tête. Cette alchimie nous plaît.

Le petit garçon du Shining qui retrouve sa mère au sortir du labyrinthe, il se reconnaît en lui : « Comme si j’avais porté ma mère sur mes épaules. » Simon Roy cherche à éviter à sa fille la malédiction du clan et élabora Ma vie rouge Kubrick en catharsis : « L’écrire a été pour moi comme retenir les doigts de ma mère le plus longtemps possible. Le jour où j’ai terminé la version définitive fut aussi celui de son enterrement. »

Et de préciser que The Shining a joué pour lui un rôle que d’autres font endosser à La mélodie du bonheur. « Il a fait de moi quelqu’un de plus heureux. » Tout est paradoxe.

On sort de cette oeuvre kaléidoscope en faisant valser intérieurement réalités et symboles dans un bal d’antan à l’hôtel Overlook. Avec une pensée pour Jack Nicholson, qui a délaissé le cinéma sous les défaillances de sa mémoire, égaré dans son propre labyrinthe. Comme un vrai Minotaure. On savoure un moment le vertige de s’y perdre aussi.

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