Les nouveaux exotiques

L’étiquette, comme toutes les catégorisations, a quelque chose de péremptoire — sinon d’un peu ridicule. Mais le fil de l’actualité littéraire, cet automne, amène à faire quelques recoupements commodes. La maison d’une autre (Leméac), le deuxième roman de François Gilbert, qui creuse une oeuvre d’un livre à l’autre dans un Japon de carton-pâte, pourrait être confondu, tel un excellent pastiche, avec la traduction made in France d’un roman de Yôko Ogawa. Louis Carmain sonde avec Guano et Bunyip (l’Hexagone)les grandes solitudes australes. Les personnages de Patrice Lessard (voir la critique ci-contre de L’enterrement de la sardine) semblent tourbillonner sans fin dans le dédale des rues de Lisbonne.

Ces nouveaux exotiques — appelons-les ainsi — ravivent peut-être sans le savoir d’anciennes querelles littéraires qui remontent au début du vingtième siècle. De vieilles chicanes où flottent encore les fantômes de Mgr Camille Roy et des membres de la revue Le Nigog, noyées dans des effluves d’encens et de patchouli. Ce conflit entre exotiques et régionalistes, que l’on croyait naïvement dépassé, on dirait bien qu’il est éternel.

Elle est peut-être indépassable, au fond, cette querelle. C’est le boulet que doivent traîner des littératures comme la nôtre, minoritaires, colonisées, en marge.

Aux yeux de quelques-uns, encore aujourd’hui, tel mon collègue Louis Cornellier, pour se mériter l’étiquette hautement convoitée de « littérature québécoise », une oeuvre devrait être écrite par un auteur québécois (quelles que soient ses origines, il va sans dire), avoir un sujet québécois et se dérouler principalement au Québec — ou sinon présenter une perspective ou une expérience québécoise. Ouf.

Il y a quelques jours, au cours d’un échange privé (il ne m’en voudra pas de le citer et on peut le lire sur le site du Devoir), Cornellier exprimait son exaspération devant certains livres qui se résument souvent, selon lui, à de simples exercices de style : « L’exotisme en littérature, la plupart du temps, finit en National Geographic romanesque conçu par des stylistes colonisés en panne de propos. »

Pour l’auteur de Plaidoyer pour l’idéologie tabarnaco (Balzac–Le Griot), un pamphlet paru en 1997, ils seraient coupables de manque d’imagination et d’observation. Plus, au-delà des enjeux moraux liés à l’authenticité et à la vérité auxquels l’écrivain exotique se dérobe impunément, l’écrivain québécois aurait un devoir moral : « Qui parlera de nous, sinon nous-mêmes ? »

Et pourtant. Qu’y a-t-il de plus québécois, en apparence et a posteriori, que Maria Chapdelaine, écrit par un Français en voyage au Québec. À quel devoir moral répondait Louis Hémon — et de qui parlait-il — alors qu’au printemps 1913, il tapait à la machine son roman à Montréal ? Très vite, de plus en plus vite, éditeurs, curés et professeurs se sont empressés de le récupérer pour le faire entrer, même de force, au sein du corpus littéraire québécois.

Ailleurs, ces enjeux font moins de remous. Qui est le plus colonisé entre Marc Lévy, qui écrit Un sentiment plus fort que la peur (Robert Laffont),et cette lectrice aperçue il y a quelques jours lisant sa traduction en russe dans le métro de Moscou ? S’il y a faute, grand bien leur fasse, la responsabilité est partagée.

Reste à voir si la littérature québécoise émane d’une société vraiment moderne, c’est-à-dire dans laquelle peuvent exister et s’épanouir des identités multiples, plurielles, complexes. Une littérature où un écrivain peut prendre pour protagoniste si bon lui semble, en toute liberté et sans qu’on lui fasse la morale, un photographe tasmanien, une employée de bureau japonaise ou un voyou espagnol perdu dans Lisbonne. Mine de rien, ce sont autant d’oeuvres qui expriment à leur façon le refus, conscient ou non, d’un service littéraire national.

Mais le Québec est-il une société « normale », la littérature québécoise est-elle aujourd’hui vraiment mature et autonome ? Peut-elle seulement l’être ? Rien n’est moins certain. Patrice Lessard fait allusion dans L’enterrement de la sardine à ses « années à rêver de l’exil, à écrire des histoires d’exils imaginaires ». Il n’est pas le seul, bien sûr, à rêver de fuite et d’évasion.

À sa façon, cet imaginaire exilé, névrosé, peut-être mal dans sa peau, qu’on le veuille ou non, que cela nous plaise ou non, parle de nous lui aussi. Ça devrait suffire.