Hommage à l'Écosse

Les nationalistes écossais ont perdu leur pari, et le Non à 55-45 lors du référendum de jeudi dernier sur l’indépendance est généralement présenté comme décisif, si ce n’est écrasant. Quelques nuances s’imposent pourtant…

Au vu de l’histoire récente de l’Écosse, ce résultat, à cinq points de la victoire, ressemble plutôt à un exploit. Il y a quelques décennies encore, les nationalistes du Parti national écossais (SNP) croupissaient dans la marginalité, avec une poignée de députés à la Chambre des communes de Londres, et l’espoir toujours déçu d’un parlement propre à Édimbourg.

Depuis 1999 et l’avènement d’une assemblée régionale (aux pouvoirs certes limités), la montée en flèche du mouvement nationaliste a vu « l’option » passer d’un gros quart des voix — son niveau d’appui habituel dans l’Écosse de la fin du XXe siècle — au score énorme du 18 septembre 2014.

Seule une lecture à courte vue des derniers sondages de campagne, exagérément optimiste du point de vue des nationalistes, a pu faire sérieusement penser que le Oui pouvait l’emporter.

Dans les pays riches, démocratiques, sans oppression nationale manifeste ou violente, beaucoup iront voter, d’abord et avant tout, en individus calculateurs, soucieux de leur sécurité et de leur avenir matériel. Dans ces conditions, le vote en faveur de l’aventure — fût-elle belle, légitime et exaltante, économiquement jouable — fait face à d’immenses forces adverses, à une extraordinaire inertie. La propagande du camp adverse s’en trouve facilitée, avec le dosage de menaces et de belles promesses dont l’Écosse de 2014 comme le Québec de 1980 et de 1995 ont été abreuvés.

C’est ce qui fait qu’Alex Salmond peut aujourd’hui annoncer sa retraite la tête haute. Non pas en perdant honteux, mais en politicien fier, habile, déterminé — victorieux à sa manière. L’aventure récente du SNP a donné une forme moderne, libérale — digne du XXIe siècle — à l’expression de cette nation millénaire, fille des Lumières, qui était retombée, depuis des décennies, voire un siècle ou deux, dans l’insignifiance ou l’inexistence politique, malgré le dynamisme individuel de ses fils et de ses filles.

Les prochains mois et les prochaines années diront si les promesses de dévolution en provenance de Londres ont une quelconque substance. Bien qu’Édimbourg ait développé un véritable rapport de force au cours des derniers mois, il reste encore à voir si ces promesses peuvent aboutir à des résultats. De cela dépendra ensuite s’il y aura, ou non, un « À la prochaine ! » façon écossaise…

 

Il y a une autre raison de lever notre chapeau aux Écossais en ce début de XXIe siècle : l’exemplaire campagne référendaire, à Édimbourg, à Glasgow, et jusque dans les îles Shetland, a « réenchanté » la politique ; redonné ses lettres de noblesse à la démocratie.

Ce n’est pas rien, à une époque où la démocratie est battue en brèche de toutes parts, que ce soit de l’extérieur, avec la montée en puissance d’« anti-modèles » (qu’ils viennent de Russie, de Chine ou de l’islam radical), ou de l’intérieur, avec la médiocrité et l’hypocrisie des élites, la montée de l’abstentionnisme et de l’extrémisme, l’épuisement intellectuel et l’ineptie des programmes, les blocages institutionnels et la toute-puissance de l’argent.

La démocratie occidentale est peut-être la grande malade du XXIe siècle. C’est pourquoi l’Écosse est si précieuse en 2014. Cela a vraiment fait chaud au coeur de voir ces Écossais des deux camps débattre avec intensité, respect et ouverture d’une question déchirante, fondamentale pour leur avenir collectif. Sans un coup de feu, sans un coup de poing, avec tout au plus quelques engueulades et quelques insultes ici et là.

Peut-être, s’il arrive à retrouver l’équilibre par une nouvelle décentralisation, le Royaume-Uni ressortira-t-il plus fort de cette expérience . Peut-être, au contraire, un nouveau pays émergera-t-il à la suite d’un « match revanche » dans quelques années .

Alors que l’Europe se demande où elle va, que l’Espagne refuse de suivre la voie évidente — profondément démocratique — montrée par le référendum écossais, que les citoyens remettent de plus en plus en cause la légitimité des régimes sous lesquels ils vivent, une vérification fondamentale des termes de l’Union (qu’elle soit régionale, nationale ou supranationale) s’impose, et pas seulement en Écosse.

Car sinon, les tendances à la fragmentation ne feront que s’accentuer. L’union ne peut être plus forte, et légitime, que si elle accepte le test et le risque ultime des urnes.

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8 commentaires
  • Gilles Gagné - Abonné 22 septembre 2014 09 h 34

    Une extraordinaire inertie,

    les belles promesses et...les menaces, comme on se reconnait. Il restera au camp du non à continuer de suivre le modèle d'ici pour finir de leurrer les pro Royaume uni et on rangera les indépendantistes en vendeurs de rêve. Puis-je me permettre de penser qu'il n'en sera pas ainsi? l'autodétermination a tellement plus à offrir.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 22 septembre 2014 17 h 35

      Ce n'est pas l'indépendance qui est dépassée de nos jours, c'est la dépendance qui est dépassée en ce XXI e siècle.

  • michel lebel - Inscrit 22 septembre 2014 14 h 00

    Une fuite en avant

    Je ne crois pas que la solution au "mal" européen réside dans la désintégration des État actuels de ce continent. Celle-ci constituerait tout simplement une fuite en avant. Les problèmes européens sont fort complexes et les solutions ne sont pas simples. Le morcellement de l'Europe en d'autres micro-États ne règlerait rien, bien au contraire. Le problème européen découle principalement de la faiblesse de son leadership et d'un manque de vision et de courage politique.

    Michel Lebel

    • Raymond Turgeon - Inscrit 22 septembre 2014 16 h 16

      La coopération peut se réaliser avec un nombre accru d'états souverains à l'intérieur d'un même groupe. Le respect du droit à l'existence de l'autre ne peut nuire à la coopération, pas plus que la convergence.

    • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 22 septembre 2014 17 h 40

      Les "micro-États " comme le Danemarc, la Suisse, la Norvège, la Finlande se tirent parfaitement d'affaire, quoiqu'en pense l'inscrit M Lebel.

    • Bernard Plante - Abonné 22 septembre 2014 19 h 06

      La fuite en avant est celle d'une union économique qui a bousillé le fonctionnement de marchés auparavant autonomes. Alors que les taux de change permettaient un ajustement «naturel» entre les différentes économies, le fait de les regrouper en un seul bloc monétaire (l'euro) rend l'économie monolithique, ce qui crée de nombreux problèmes d'ajustement entre les pays. Ici c'est le principe d'un portefeuille diversifié qui présente moins de risques par rapport à un portefeuille non-diversifié.

      Quant au manque de leadership et de vision, faut-il rappeler que les dernières années l'Union européenne était présidée par un ancien de Goldman Sachs? À lui seul cet élément explique en grande partie l'approche économique purement néolibérale adoptée d'où, encore une fois, originent de nombreux problèmes.

      La fuite en avant est donc bien davantage celle des penseurs néolibéraux qui tentent de contrôler l'Europe à partir d'une seule entité. Ce faisant, ils ont créé un système quasi impossible à équilibrer. C'est pourquoi le cas de l'Écosse risque d'être seulement la pointe de l'iceberg. D'autres suivront.

  • michel lebel - Inscrit 22 septembre 2014 20 h 39

    Le défi européen

    @ Raymond Saint-Arnaud,

    Il y aurait beaucoup à dire sur la construction européenne, question que j'ai jadis beaucoup étudiée. Pour faire une histoire courte, disons que les dirigeants européens, après des débuts euphoriques, ont manqué de vision, d'élan. Ils ont oublié que l'Europe se devait d'être beaucoup plus qu'un projet économique. L'Europe se devait d'avoir une âme, un esprit!

    C'est ce manque qui est certainement une des grandes causes de l'irrédentisme actuel. L'Europe demeure une "affaire" beaucoup trop éloignée du citoyen moyen. L'Europe, pour survivre, doit se donner une âme propre, dans le respect des identités et des cultures nationales. Le défi est grand mais réalisable.


    Michel Lebel

    • Louka Paradis - Inscrit 22 septembre 2014 22 h 10

      On ne peut pas greffer une âme après coup sur une construction artificielle d'un grand ensemble à visée économique. C'est un énorme mirage.