La guerre comme un jeu

Ghayas Hachem réussit à écrire un livre à propos de la guerre qui se démarque, dans un océan de titres sur le sujet.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Ghayas Hachem réussit à écrire un livre à propos de la guerre qui se démarque, dans un océan de titres sur le sujet.

Nous sommes à Beyrouth, dans les années 1980, en pleine guerre civile libanaise. Mais du côté des enfants. Du côté de l’imaginaire comme échappatoire, du jeu comme porte de sortie. Au début, du moins. Si la réalité finissait par prendre le dessus ?

Play Boys, premier roman du Montréalais Ghayas Hachem, fait se confronter constamment le ludisme et la réalité, tout autant que l’enfance et l’âge adulte. Mais plus on avance, plus les cloisons s’éventrent, les repères s’égarent.

Jouer à la guerre comme un enfant, ou entrer de plain-pied dans l’horreur, comme un homme ? C’est le dilemme devant lequel l’auteur, lui-même né au Liban en 1973, place son personnage principal, un garçon de 12 ans. Dilemme qui se pose sans se poser d’une certaine façon, puisque tout se produit comme par enchantement, tout naturellement, par glissements successifs.

Comment en vient-on à commettre l’irréparable, à sombrer dans la barbarie ? Est-ce que la guerre pardonne tout ? Comment résister à l’appel du bourreau, de la vengeance ? Qu’est-ce qu’un traître, pour qui ? Ce pourraient être les questions au centre de Play Boys.

Il y a aussi dans cette histoire à multiples tiroirs, qui n’est pas sans rappeler le percutant Parfum de poussière de Rawi Hage (Alto, 2007), une grande amitié entre deux jeunes garçons. Et la trahison qui entre en jeu. Il y a la famille, sans tendresse aucune. Cette famille qui, à cause de la guerre, vit depuis près d’un an dans un appartement qui n’est pas le sien : il appartient à de jeunes mariés émigrés en Australie.

La quête du père

La mère est aigrie. Le frère aîné lui est soumis, lui obéit en tout. Et le père ? Pas de père, justement. Il est absent, parti. Mystère. Mystère du père absent, qui traverse le récit. On ne comprendra qu’à la fin, tout comme le jeune héros, ce qu’il en est vraiment.

Au début, il n’en est pas trop question, du père. Des bribes, ici et là. La mère interdit de toute façon qu’on en parle à la maison. À peine si elle consent à laisser entendre vaguement qu’il est en voyage, parti à l’extérieur… peut-être même pris en otage, qui sait. Pour le garçon de 12 ans, il est primordial de savoir à quoi s’en tenir. Ça deviendra une obsession.

C’est la trame la plus forte du roman, à vrai dire, cette recherche du père manquant, qui donne lieu à tous les égarements. C’est la couche de fond qui ajoute un supplément d’âme à ce qui pourrait n’être qu’un autre roman sur la guerre mettant en scène des enfants. C’est ce qui touche le plus. Et puis le punch final concernant la disparition du père, liée de façon intrinsèque au conflit qui balaie le pays, nous rentre dedans.

Entre-temps, nous nous sommes peut-être un peu perdus en route, avec le héros pris en étau, entre deux feux. Entre son cousin, jusque-là son meilleur ami, et son frère aîné grincheux. Ces deux-là jouent à la guerre en tentant d’imiter les grands, chacun de leur côté. Mais ils prennent la chose tellement au sérieux.

Tout ce que veut notre jeune héros, lui, en dehors de retrouver son père, c’est la paix, la justice sociale. La fin de la guerre une fois pour toutes, il en rêve. Jusqu’à quand pourra-t-il préserver son innocence, cultiver sa naïveté ?

Si on peut voir dans ces jeux de guerre enfantins une métaphore de la vraie guerre et de ses débordements, de ses enflures, de ses « oeil pour oeil, dent pour dent », de sa soif toujours plus grande de pouvoir, cette partie-là du roman semble un peu trop appuyée. Elle donne lieu à tant de détails : elle s’éternise un peu. L’impatience risque de nous gagner. Surtout que les 70 premières pages coulaient de source.

La sexualité fantasmée

Dès le début, on est frappés par l’inventivité de l’auteur, par le côté cru de ses images, aussi. Il tourne en drôlerie la situation du héros de 12 ans, celui qui devient le narrateur de l’histoire, après coup. Rien de comique, pourtant, quand se font entendre des crissements de pneus, des cortèges de martyrs, des bombardements dans l’autre Beyrouth, des sirènes proches…

Justement. C’est pour éviter d’entendre tout cela et d’y chercher un sens que le garçon s’évade dans l’imaginaire, dans le fantasme. Avec son cousin de 11 ans. Il suffit d’imaginer les voisines dévêtues, d’inventer toutes sortes d’ébats sexuels avec elles, en faisant durer le plaisir. Ce que les garçons feront à répétition.

Ils en viendront à investir la chambre interdite de l’appartement squatté. Celle des jeunes mariés qui ont fui la guerre. Elle est tapissée de photos d’eux. Toutes les histoires sont possibles, derrière la porte close. On peut même substituer au corps de la mariée celui de filles nues sur papier glacé.

La sexualité, fantasmée, mais pas seulement, est omniprésente dans Play Boys. Comme exutoire. Comme récompense, aussi. Comme carburant. La sexualité, face cachée de la guerre ? Ce pourrait être par cet aspect de son roman, par la façon frontale dont il l’aborde, que Ghayas Hachem se démarque le plus, finalement.

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Play Boys

Ghayas Hachem Boréal Montréal, 2014, 224 pages

1 commentaire
  • Claude Saint-Jarre - Abonné 20 septembre 2014 08 h 46

    Jeu comme paix

    Pour voir le Jeu comme Paix, lire le livre de Bickminster Fuller, jamais traduit et toujours d'actualité, où il parle de son idée du Wold Game: inventer des scénarios et les tester pour assurer la Réussite de l'Humanité pacifiquement et écologiquement, au désavantage d,aucun et à l'avantage de tous et toutes.. IL n'y a pas de roman à ce jour qui traduise ce potentiel réalisé, installé, vécu individuellement et communaiterement.