Triumvirat de la violence

Guy Turcotte. Oscar Pistorius. Ray Rice. Trois hommes qui ont fait couler beaucoup d’encre, trois hommes coupables de violences inimaginables, voire incompréhensibles. Guy Turcotte a tué, de 47 coups de couteau, ses deux enfants. Oscar Pistorius a abattu sa fiancée de quatre coups de revolver la nuit de la Saint-Valentin. Ray Rice, seul avec sa femme dans l’ascenseur d’un casino, l’a frappée jusqu’à lui faire perdre connaissance.

Les démêlés avec la justice, ainsi que les réactions du public ont suivi leur cours dans les trois cas. Et dans les trois cas — c’est l’autre dénominateur commun dans cette histoire —, le cardiologue de Saint-Jérôme, le champion paralympique de Johannesburg et le footballeur des Baltimore Ravens s’en sont fort bien tirés. Dans le cas de Ray Rice, l’heureux dénouement vient tout juste de se gâcher à la suite de la sortie d’une deuxième vidéo illustrant exactement ce qui s’est passé dans l’ascenseur. Mais c’est seulement parce que l’opinion publique (la vidéo a été vue plus de 9 millions de fois) a forcé les autorités de la NFL à mettre leurs culottes. Rice, qui n’écopait que de deux jours de suspension après sept mois de tergiversations, vient d’être radié de la NFL à vie. Bien qu’il évite toujours une poursuite judiciaire, sa carrière de footballeur est définitivement derrière lui. On ne peut en dire autant de Guy Turcotte ou d’Oscar Pistorius qui, jusqu’à maintenant, ont été favorisés par le système judiciaire et qui, ne sait-on jamais, pourraient reprendre leurs activités professionnelles en temps et lieu.

Le favoritisme dans le cas du cardiologue n’est pas tant reflété par sa récente mise en liberté (les principes de droit semblent avoir été ici minutieusement respectés), mais bien par le verdict de « non-responsabilité criminelle pour cause de trouble mental » rendu en juillet 2011. Si le juge n’a pas demandé au jury de distinguer entre « trouble mental » et « intoxication », maladresse qui vaudra à Turcotte un second procès bientôt, et si le jury n’a pas non plus cru bon de faire de lui-même cette distinction — elle saute pourtant aux yeux : rien du comportement de l’accusé avant le meurtre de ses enfants, et même après, indique un trouble mental inhérent —, c’est qu’il y avait d’emblée un préjugé favorable en faveur du distingué cardiologue, un homme qui paraît bien et qui sait convaincre de surcroît.

Guy Turcotte a assassiné ses propres enfants pour se venger de la femme qui l’avait quittée, la mère de ses enfants. On l’oublie très souvent, mais c’était d’abord un acte de violence conjugale, poussé à l’extrême. Turcotte, Pistorius et Rice sont tous coupables du même crime, au fond: attaquer la femme qu’ils aiment. Étonnamment, ce crime est plus souvent excusé par les femmes que par les hommes. Janay Rice, la femme du footballeur, en fournit un brillant exemple puisqu’elle s’est immédiatement portée à la défense de son mari, invitant les mécontents à se mêler de leurs affaires. Il n’y a qu’une femme pour penser qu’il y a de l’amour dans les insultes, les crachats et les coups de poing d’un homme violent. La violence conjugale est à ce point endémique — au Canada, près de 50 % des femmes ont connu la violence sexuelle ou conjugale — qu’il faut bien justifier l’intenable comme on peut. Or, sept des onze jurés au procès de Guy Turcotte étaient des femmes. Je pense que cette prépondérance féminine a certainement dû jouer dans le verdict de non-culpabilité.

Dans le cas d’Oscar Pistorius, une femme est à coup sûr responsable de son exonération : le sort de l’athlète était entièrement dans les mains de la juge Thokozile Matilda Masipa. La présence d’une femme noire dans une cause d’homme blanc était vue comme une victoire de la nouvelle Afrique du Sud. Mais c’était avant que la juge livre son verdict de non-culpabilité pour meurtre, s’en tenant au simple homicide involontaire. Le favoritisme envers l’homme blanc sévit toujours, peut-on conclure, d’autant plus que le dénouement ici jure avec celui d’une autre célébrité sud-africaine, le rappeur « Jub Jub », un Noir, récemment condamné pour meurtre et 20 ans de prison, après avoir foncé sur des écoliers en voiture. Le fait d’être une femme, en plus de Noire, ne peut qu’avoir contribué à entièrement brouiller la piste de l’homme en colère attaquant sa conjointe, ce que fait sans vergogne le jugement de Mme Masipa. En passant, l’Afrique du Sud a le taux de violence conjugale le plus élevé au monde.

À l’instar de Guy Turcotte, Oscar Pistorius pourrait bien se voir imposer un nouveau procès pour cause « d’erreurs judiciaires ». Mais, en fait, l’erreur est ailleurs. Elle est dans le passe-droit qu’on accorde trop souvent aux hommes qui violentent leurs conjointes et pour lequel les femmes elles-mêmes ont une part de responsabilité.

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8 commentaires
  • François Beaulé - Abonné 17 septembre 2014 07 h 01

    La justice n'est pas la même pour tous

    Ce n'est pas seulement parce qu'il est blanc et que la juge est noire, que Pistorius a été reconnu d'homicide «involontaire» plutôt que de meurtre mais à cause de sa notoriété et peut-être de son handicap.

    Dans le cas de Turcotte, le fait qu'il est médecin a sans doute joué dans le verdict. La légalisation du suicide ou de la tentative de suicide y est aussi pour quelque chose. Il avait le droit de tenter de se suicider, il avait le droit de boire de l'antigel. Et dans cet état d'intoxication et de grande colère, il ne distinguait peut-être plus le bien du mal. C'est ce qu'ont conclu les jurés. Et c'est ce qui explique leur verdict.

    Rice a donné une baffe à sa femme. Il n'avait pas l'intention de l'assommer. C'est un geste malheureux et non prémédité. La sanction initiale était trop faible, la radiation à vie est excessive. Cette dernière est le résultat de l'opinion publique et n'a rien à voir avec la justice. Elle a été imposée par un club de football et non pas par un tribunal. Les tribunaux errent trop souvent. Mais le «tribunal» du peuple est mille fois pire.

  • Jacques Gagnon - Inscrit 17 septembre 2014 08 h 24

    Quelle conclusion !

    Un amalgame douteux de trois cas avec une conclusion qu'on attendait de vous madame Pelletier. Les hommes, tous des violents et les femmes toutes des victimes.

    • Louise Melançon - Abonnée 17 septembre 2014 09 h 57

      Monsieur, vous n.,avez pas bien lu la conclusion de madame Pelletier.... Les femmes ont aussi leur responsabilité.

    • Jacques Gagnon - Inscrit 17 septembre 2014 13 h 29

      On sait très bien que cette «part» dont elle parle est la victimisation dans son esssence, c'est-à-dire que les femmes endurent et ne portent pas plainte, envenimant ainsi cette atavisme de l'homme qui forcément violente sa femme, même quand il est tendre avec elle.

  • Alain Lavoie - Inscrit 17 septembre 2014 09 h 12

    Chronique très bizarre, Mme Pelletier. Je ne suis pas certain de vous suivre dans votre raisonnement. Décidément vous accordez trop d'importance aux sentiments. Comme si les gens (les membres d'un jury ou une femme juge) se montraient incapables de rationaliser un comportement. Je suis d'accord avec M. Beaulé : ''le tribunal du peuple est mille fois pire'', parce que basé uniquement sur l'émotion du moment.

  • Jacques Morissette - Inscrit 17 septembre 2014 09 h 18

    De naissance l'homme et la femme sont égaux, ensuite ça se corse souvent à l'avantage des hommes.

    Aux hommes qui ont surtout du gallon ou une certaine notoriété oui, bien plus que le fait qu'ils sont des hommes ou de la couleur de la peau. Quant aux femmes solidaires avec le conjoint fautif et qui sont solidaires avec eux malgré tout, ce n'est pas dans leur gène, l'explication doit plutôt se trouver dans une certaine forme de dépendance affective et émotionnelle. Mais des hommes dépendant afffectifs et émotifs, ça existe aussi...

  • Pierre Lalongé - Abonné 17 septembre 2014 19 h 09

    Les jurés sont tous des cons

    Voulez-vopus me faire croire que les 12 jurés du premier procès de Guy Turcotte étaient tous des cons, des idiots facilement influencable. Que malgré la constitution d'un juré impartial, ils se sont tous faits bernés et manipulés par l'avocat de la défense. Ce juré a analysé l'information, toute l'information, à partir de la preuve qu'ils ont endendu. J'espère Madame que vous ne souhaitez pas que l'on emprisonne des gens simplement à partir des rumeurs populaires. Dans le far west américain on pendait des gens avant procès. Vous ne souhaitez certainement que l'on retourne à cette période. S'il y a des procès qui durent souvent plusieurs mois c'est justement pour éviter que la rumeur publique et les émotions accusent et remplacent les tribunaux. Ce qui est arrivé aux enfants Turcotte est horrible, me blesse profondement mais pour aucune raison au monde je ne voudrais que la rumeur publique décide. Il y une interrogation qui me questionne: ces 12 jurés qui ont entendu toute la preuve et qui par la suite ont entendus les critiques de la population suite à leur verdic doivent se sentir blessés. Il sera par la suite, dans toutes les causes criminelles, très difficile à un juré, malgré leur conviction sincère et complète de l'innocence d'un accusé par peur de se voir à leur tour dénoncés sur la place publique.

    Je suis peut être innocnet, mais je croyais que la justice devait se dérouler devant les tribunaux.