Le berceau

Dans les toilettes des femmes, Katya se serre doucement contre son amoureux. Le temps se met entre parenthèses. Il fait noir. À l’université, plus rien ne bouge. Tandis qu’ils sont cachés là, peuvent-ils se faire prendre ? Le bruit qu’on vient d’entendre, est-ce le dernier gardien qui fait sa ronde ?

Lui a de l’expérience. Il ne craint rien. Ses affaires vont bien. Il conduit une Porsche ou une BMW, reflets de ses succès. Depuis longtemps déjà, John Mark Tillman dévalise avec doigté des boutiques, des antiquaires, des galeries d’art, des musées, des librairies, des bureaux gouvernementaux. En deux décennies, il a volé un peu partout des milliers d’objets de collection avec lesquels il décore sa maison avec passion. Pour soutenir son train de vie affolant, le surplus de ses vols est revendu, notamment chez Sotheby’s à New York.

L’an dernier, lorsque la police débarque finalement chez lui, Tillman possède 300 000 $ en banque et davantage à la maison. Son arrestation fait sensation. Au Québec, où il a aussi trafiqué, peu de mots pourtant à son propos.

Avant de rencontrer sa Katya en Russie, Tillman travaillait à l’occasion en collaboration avec sa mère ou sa grand-mère. Sur les lieux des crimes, elles feignaient d’être soudain prises d’un malaise, ce qui constituait une diversion en or pour subtiliser des objets parfois surprenants, comme ce grand canot d’écorce aux bancs de babiche, emblème par excellence de la souveraineté à vau-l’eau des Attikameks.

Vous imaginez-vous sortir de chez un antiquaire avec un canot d’écorce sans attirer l’attention ? À la commission Charbonneau, depuis deux ans, on nous enseigne pourtant qu’il est possible de voler des boeufs comme des oeufs, à condition de savoir faire monter au préalable toute la basse-cour et les bêtes à cornes dans le même bateau, que ce soit celui d’Accurso ou de n’importe quel gringo.

Keith Speicer, l’ancien playboy du gouvernement fédéral, disait qu’un vrai Canadien est quelqu’un capable de faire l’amour dans un canot sans le faire chavirer. Mais en ce curieux pays où tout chavire si souvent, un Canadien est-il rien de plus, en fin de compte, qu’une fiction trempée dans les illusions où on s’emploie à le noyer dès la naissance ?

À l’université, en pleine nuit, le dernier gardien finit par s’en aller. La vie de John Tillman peut donc continuer d’avancer. Dans sa nuit intérieure, chaque homme progresse à sa façon vers son dernier jour.

Des innombrables vols qu’il avait commis, Tillman était à l’heure de commettre celui qui semble l’avoir le plus enthousiasmé : un raid nocturne aux archives de l’université afin de mettre la main sur une lettre du général James Wolfe, une correspondance rédigée au moment du siège de Louisbourg, un an avant la bataille des plaines d’Abraham, le 13 septembre 1759.

Tillman a révélé à la police les fils de son stratagème. Il réussit à subtiliser un ensemble de clés qui lui donnent accès à la chambre forte des collections de la bibliothèque de l’Université Dalhousie. Il en fait fabriquer des doubles. Le soir décisif, sa Katya et lui se lancent donc sans problème à l’assaut d’un l’Himalaya de papiers où ils pistent la fameuse griffe de Wolfe. Au passage, ils découvrent d’autres documents intéressants. Et vers trois heures du matin, parfaitement euphoriques, ils finissent par faire l’amour au milieu de tous ces vieux papiers éparpillés.

Qu’y a-t-il d’excitant à baiser parmi les papiers de ce général, si ce n’est que Tillman éprouvait ainsi le sentiment, comme tous les passionnés de ce conquérant, d’être plus près que jamais du berceau baigné de sang qui a vu naître son pays et donc lui ?

Est-ce à cause de ce sang impossible à laver au berceau originel qu’on hésite encore aujourd’hui à montrer en plein jour les traces réelles de l’histoire de ce pays ? Il n’est pas anodin de constater qu’Ottawa a tenté, cette année encore, d’empêcher en douce la présentation à Québec du traité de Paris, conclusion pour l’Amérique de la bataille rangée conduite par Wolfe aux plaines d’Abraham. Stephen Harper ne parle volontiers cette année que de John A. Macdonald et George-Étienne Cartier, tout en soutenant, comme la semaine dernière, que les journalistes « tentent de convaincre les Québécois que l’identité québécoise est une identité gauchiste ». Plus la droite domine, y compris dans les médias, plus il s’en trouve pour prétendre qu’elle est dominée.

Lorsque, par hasard, des années après le vol, Tillman se fait arrêter pour une vérification routière, la lettre de Wolfe se trouve à ses côtés, sous plastique. Il ne la quitte plus, semble-t-il, comme s’il s’agissait de ses papiers d’identité. Tillman était-il un de ces anonymes qui achètent encore, pour célébrer la bataille du 13 septembre 1759, des encarts dans les journaux afin de remercier James Wolfe « pour faveurs obtenues », au même titre que certains remercient Jésus ? Dans ce pays chaviré, pareil général, toujours mal caché dans les replis de l’oubli, tient encore le rôle d’un glorieux accoucheur d’Empire, ce qui explique qu’on lui ait dédié à Londres, dans la cathédrale de Westminster, là où l’on couronne les monarques, un si beau et si gros monument.

Dieu est mort. Wolfe aussi. Certains l’ignorent. Dans le métro, tenez, j’ai vu la semaine passée un jeune homme qui portait un pantalon kaki et un t-shirt rouge sur lequel on voyait une feuille d’érable et ces mots : « God made canadian troops so we would have heroes. » Ramer à jamais dans le sang, est-ce là le seul destin de ce pays de noyés ?

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5 commentaires
  • - Inscrite 15 septembre 2014 09 h 56

    Superbe texte !

    Monsieur Nadeau, c'est la première fois qu'un texte dans lequel est mentionné le nom de Wolfe m'intéresse. Faut le faire !

    Il est surprenant que Stephen Harper, si friand d'ordinaire de batailles militaires, reste muet sur celle des Plaines d'Abraham... Quelle hypocrisie dans ce pays qui n'existe d'ailleurs que sur papier.

    D.H.

  • Jacques Morissette - Inscrit 15 septembre 2014 10 h 04

    Votre texte est intéressant.

    «Stephen Harper ne parle volontiers cette année que de John A. Macdonald et George-Étienne Cartier, tout en soutenant, comme la semaine dernière, que les journalistes « tentent de convaincre les Québécois que l’identité québécoise est une identité gauchiste ». Plus la droite domine, y compris dans les médias, plus il s’en trouve pour prétendre qu’elle est dominée.» J.-F. Nadeau.

    C'est une bonne stratégie de la droite de se montrer en victime stratégiquement là où elle le peut, pour en catimini continuer d'avancer à faire leur travail de sape.

    Le message de Harper pour «...convaincre les Québécois que l’identité québécoise est une identité gauchiste ». C'est faux de penser cela, comme il le suggère!

    En surface, on peut penser que c'est vrai, en considérant que l'image de l'identité québécoise véhiculée est celle de québécois qui semble vivre en territoire occupé. Ce qui peut donner l'illusion que l'identité québécoise est gauchiste alors que c'est faux. Le but étant de faire pencher stratégiquement la droite du bon côté; le sien.

  • Louise Melançon - Abonnée 15 septembre 2014 10 h 33

    Une vraie histoire?

    Je ne comprends pas le niveau littéraire de cet article.... Une rêverie? une vraie histoire? une parabole? J'aimerais qu'on m'explique...

    • Gérard-André Deniger - Inscrit 16 septembre 2014 01 h 41

      Une parabole pour nourrir la peur d'être soi ? Pas au Devoir. J'y vois plus une figure rhétorique. L'allégorie consiste à exprimer une idée en utilisant une histoire qui doit servir de support pour comparer. La signification étymologique est : « une autre manière de dire », au moyen d'une image figurative.

      Être « canadian », selon Harper, c'est « oublier » que ce pays est né dans le sang de la guerre berceau originel du pays. Et la moindre velléité de se voir hors de l'Empire invite tout premier ministre noyé dans cet imaginaire et dans sa peur de voir l'Autre être Soi, être ce qu'il veut être, à dire "LET'S STICK TOGTHER".

  • Gilles Théberge - Abonné 15 septembre 2014 13 h 02

    Héros?

    Pas pour moi en tout cas. Mais des morts pour, ça oui, on ne sai trop pourquoi. Et qui peut-être en mourant ne le savaient même pas.

    Sauf qu'ils auront offert leur vie à des personnages qui eux savent pourquoi ils offrent de la chair aux canons de leurs ennemis.

    Qu'elle horreur!