Délit d’opinion

Le Colombien Juan Gabriel Vásquez s’est interrogé sur le rôle des critiques.
Photo: Martin Bureau Agence France-Presse Le Colombien Juan Gabriel Vásquez s’est interrogé sur le rôle des critiques.

Les réputations, le fascinant dernier roman du Colombien Juan Gabriel Vásquez, qui délaisse pour un temps les méandres de l’Histoire pour s’intéresser de l’intérieur à la profonde crise de conscience d’un célèbre caricaturiste de Bogotá, met le doigt sur l’une de nos névroses contemporaines. Dans la jungle du journalisme d’opinion, ici comme en Colombie, le doute n’est pas permis et chacun avance en se bardant de son Je, campé à l’excès sur ses positions.

Vasquez, l’une des voix majeures de la jeune littérature latino-américaine (Histoire secrète du Costaguana, Le bruit des choses qui tombent), qui était encore il y a peu de temps éditorialiste pour un quotidien de gauche de Bogotá, El Espectador, me confiait cette impression il y a quelques jours au téléphone : « Une de ces névroses, il me semble, a toujours été cette obsession de certitude qu’ont les lecteurs. Le doute et l’incertitude y sont complètement interdits. »

Et tandis que des rangs de chroniqueurs, à chaque heure du jour et de la nuit, sur tous les tons et dans tous les forums, ajoutent leurs petits trémolos au grand concert de plus en plus dissonant de l’actualité, le journalisme de fond et d’investigation, lui, continue de s’éroder. On opine de plus en plus au détriment des faits. À qui la faute ? Sans doute sommes-nous tous coupables.

 

La critique littéraire elle aussi a ses névroses et semble être au premier rang de cette lente cannibalisation de l’espace médiatique. « Les critiques ont droit à de l’indulgence, écrivait Jules Renard dans son Journal, qui parlent tout le temps des autres et dont on ne parle jamais. » Mais quelqu’un, enfin, s’intéresse à eux…

Et plus que de l’indulgence, c’est une vraie défense de la critique culturelle québécoise que nous offre Catherine Voyer-Léger (tout en éprouvant un réel soulagement à ne pas être elle-même critique) dans son récent Métier critique, mélange de sociologie bourdieusienne et de journalisme accéléré. Un livre à l’écriture un peu scolaire qui doit beaucoup — beaucoup trop ? — à un stimulant numéro de la revue Les Temps modernes paru l’année dernière.

Ce tour d’horizon intéressant, idéaliste et enrobé de voeux pieux, qui enfonce aussi quelques portes ouvertes, a toutefois le mérite de soulever certains enjeux éthiques d’importance. L’auteure, dans tous les cas, tire son objet vers le haut, voyant avec raison la critique culturelle comme un noble « espace de conversation », de partage du savoir et de conviction.

Mais avant de se répandre au sujet de l’éthique journalistique de la critique culturelle, peut-être faudrait-il d’abord examiner les conditions de sa production. Louis Hamelin ironise à peine dans La constellation du lynx : « Financièrement parlant, chroniqueur au Devoir vous situe quelque part entre le natif du Biafra et le petit fonctionnaire colonial. »

Reflet de l’air du temps, la critique culturelle au Québec est aujourd’hui produite en très grande partie par des journalistes pigistes. C’est-à-dire précaires, sous-payés, souvent jeunes et vulnérables à tous les compromis au sein d’un tout petit milieu où le cousinage et l’inceste ne font plus rougir personne.

« Être critique culturel, c’est donc un sport de combat » (sic), écrit l’auteure de Métier critique. N’est-ce pas plutôt la critique elle-même, au jour le jour, qui est un combat ? Un combat quotidien pour assurer sa subsistance, contre toutes les machines promotionnelles prêtes à vous instrumentaliser ou à vous broyer, envers l’indifférence générale quant à la littérature. Mais un combat d’abord et surtout esthétique, que chacun livre avec ses propres moyens, selon les penchants et les convictions qui sont les siens.

Voix et vents

Si la critique est bien davantage qu’une affaire de goût, comme le souligne avec justesse Catherine Voyer-Léger, elle n’est pas non plus une science. L’objectivité en ce domaine n’existe pas. Et la seule justice possible, pour l’écrivain qui estime avoir été lésé par une critique, se trouve dans la prolifération des voix et des tribunes.

Alors pourquoi a-t-on le sentiment que la prolifération des blogues, des tissus d’impression ou des copier-coller de quatrième de couverture s’accompagne aussi d’une lente et constante banalisation de la critique ? Dans ce fouillis d’opinions dites « personnelles » — y en a-t-il seulement d’autres ? —, chacun croit à raison avoir son mot à dire.

Mais lorsqu’on se met à enfler et à vibrer au son de sa propre voix, que l’on soit artiste, gérant d’estrade ou bien critique, il est toujours bon de méditer cet adage d’Érasme : « Chacun trouve que son pet sent bon. » Voyez-y une subtile déclaration de principes.

Les Réputations

Juan Gabriel Vásquez Traduit de l’espagnol par Isabelle Gugnon Seuil Paris, 2014, 192 pages

Métier critique

Catherine Voyer-Léger Septentrion Québec, 2014, 216 pages