Le stress, quel stress?

Le remontage des merlots à Petrus le 1er octobre 1987, après la pluie
Photo: Jean Aubry Le remontage des merlots à Petrus le 1er octobre 1987, après la pluie

Tout comme Robert M. Parker, je n’ai pas assisté aux dégustations primeurs du millésime 2013 à Bordeaux. De toute façon, et contrairement au célèbre gourou du Maryland, ma présence aurait été aussi remarquée qu’un asticot nageant à la surface de la célèbre soupe aux truffes de « Monsieur Paul » (Bocuse) ou de trois escargots bavant au-dessus du chapeau de marc d’une cuve de merlot chez Michel Rolland au Château le Bon Pasteur. Autant dire, une présence passée inaperçue.

 

Les langues mal tournées auraient aussi été promptes à soutenir que je ne voulais pas mettre de l’eau dans mon vin. Remarquez, avec ses 1050 millimètres de pluie pour 83 jours d’ensoleillement seulement, inutile de préciser que la réputation du millésime allait déjà à vau-l’eau, avant même les premiers constats en avril de cette année « 13 ». Imaginez, seulement, plus de deux fois le niveau de flotte des saisons 1994, 1995, 1996, 2001 et 2006, cela, avec 30 % de moins en volume que ces 2012 déjà faibles en volume par rapport aux 2011.

 

Pour faire simple, et comme l’avançait le non moins célèbre consultant Stéphane Derenoncourt à un collègue de la presse européenne, 2013 aura été : « déficient… sans potentiel de garde… de qualité moyenne, parfois médiocre ». Pas jojo. Bref, comme le veut l’euphémisme consacré, un « millésime de vigneron » où il ne reste plus à l’homme qu’à sauver tout à la fois sa peau, son honneur et les meubles.

 

Stress au choix

 

Tout ça pour vous dire quoi ? Que trop d’eau c’est comme pas assez. L’eau, oui, les thèses doctorales foisonnent à son sujet. Surtout en ces époques contrastées où les manques succèdent aux excès, quelles que soient les régions vitivinicoles. Vous avez déjà par exemple entendu parler de stress hydrique ? Mais revenons à la case départ et fouillons quelques thèses.

 

Il est admis que l’approvisionnement en eau conditionne la vigueur de la vigne, quelle que soit la teneur en matière organique du sol. Après un repos hivernal (de moins en moins contrasté hélas ! partout sur la planète) où il ne s’effectue aucun changement morphologique suit la vie active, où s’opèrent la croissance (captation de l’énergie par photosynthèse et absorption des oligoéléments en sous-sol) et la maturation (accumulation des assimilats dans les graines et dans les baies). La faible alimentation en eau pendant cette période est cruciale pour optimiser cette dernière. L’idéal en somme c’est que l’apport en eau arrive au bon moment.

 

S’il n’est pas néfaste (et même souhaitable) que le sous-sol accumule l’eau lors de la dormance de la vigne en hiver, et ce, jusqu’au débourrement (sortie des bourgeons), l’apport important d’eau sous forme de pluie devient plus délicat en période de floraison et de fécondation. Il y a trop d’eau pendant la feuillaison par exemple ? Voilà l’activité photosynthétique lancée à fond avec développement excessif de végétation. Il y a au contraire une contrainte, un stress hydrique, surtout en période de maturation ? Voilà que se dressent des blocages physiologiques et biochimiques qui se répercutent sur la photosynthèse et qui bloquent toute maturation. Un microcauchemar pour le vigneron. Les petites ouvertures microscopiques dans l’épiderme des feuilles assurant les échanges gazeux entre la plante et l’atmosphère et qui portent le joli nom de stomates se ferment alors comme dans une espèce de coma pour assurer la survie de la vigne. À la façon d’un poivrot caillé comme un coing au pied d’un réverbère, mais en plus joli.

 

C’est Luc de Conti, vigneron émérite au Château Tour des Gendres à Bergerac et dont la Cuvée des Conti en blanc est simplement un petit bijou à boire (17,95 $ – 858324 – (5) ★★★), qui me disait cette année ici même en ces pages que « La vigne ne devrait jamais être en état de stress ». Une vérité de la « police montée », me direz-vous, mais qui contredit tout de même cet autre mythe colporté selon lequel « la vigne doit souffrir pour donner le meilleur d’elle-même ». Quelle version croire ?

 

Sans aller jusqu’à faire l’éloge du masochisme végétal, je préfère tout de même la première approche. Mais ça ne se passe pas toujours comme ça. Revenons à ce 2013 en Gironde. Tout le contraire ici du stress hydrique. Pourtant, le « coeur » estival était chaud et lumineux, mais hélas précédé d’un mois de juin aussi larmoyant qu’un palais des congrès bourré de madeleines. La suite ? Une arrière-saison humide aux dents, pour une vendange aussi hétérogène de maturité qu’elle pouvait l’être sur le plan de la disparité, avec, cerise sur le sunday, des foyers de pourriture à donner froid dans le dos aux procureurs de la commission Charbonneau. Non, pas jojo du tout.

 

Pendant ce temps...

 

Oublions pour le moment ces 2013 qui nous rattraperons bien assez vite pour se siffler sans s’essouffler quelques vins dépourvus du moindre millilitre de stress. Par exemple, ce Château Trolliet-Lafite 2009, Bergerac, France (21,60 $ – 12233805) qu’il faudra absolument dénicher car il devient très rare, un rouge « solaire » qui vous déroule ses tanins gras comme une confiture de bleuets du lac Saint-Jean sur une tranche de pain de fesse. Très net, très pur aussi, avec cet équilibre et cette gourmandise à la clé qui rend heureux (5) ★★★

 

Château Tour Haut Caussan 2010, Bordeaux, France (26,50 $ – 11571845) : visiblement les cabernets sont mûrs et très parfumés derrière ce rouge intense, très frais, magistralement boisé. Trois bouteilles pour la cave ! (5 +) ★★★ 1/2 © ; L’Esprit de Chevalier 2010, Pessac-Léognan, Bordeaux, France (42,50 $ – 12307704) : pas des plus jaseurs, mais la matière est belle, élégante, raffinée même, avec ce fruité soyeux cadré dans un ensemble idéalement proportionné, de belle longueur (5 +) ★★★ 1/2 © ; Marsannay Blanc 2009, Jean-Louis Trapet, Bourgogne, France (51 $ – 12238420) : rare il est vrai lui aussi, mais un must pour amateur de bourgogne sensible à la clarté, la nuance et l’ambition du terroir. Un blanc sec dont le satiné de texture se resserre longuement sur la finale. Superbe ! (5 +) ★★★★ © ; enfin, redécouverte du Château Laroque, un Saint-Émilion Grand Cru (65,75 $ – 00875781) né sous les heureux auspices de ce millésime 2005 dont on entendra encore parler dans 20 ans tant tous les paramètres d’équilibre fusionnent. Robe et parfums soutenus, fruité magistral, abondant, rayonnant sur des tanins fins et serrés, au moelleux persistant. Et puis, ce boisé détaillé dont savent tirer parti ces bordelais ! Profitez-en ! (10 +) ★★★★ ©

 

 

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2015. Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $ à paraître en octobre prochain.

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 12 septembre 2014 09 h 12

    J'adore votre écriture...

    sourire en coin...avec fossettes !
    Toujours un plaisir à vous lire et en bonus, j'apprends parfois... un nouveau mot comme celui d'aujourd'hui...stomates !
    J'ai aussi retenu la Cuvée des Conti (en blanc)....merci !