Le désespoir surmonté de Guy Laforest

Guy Laforest voit le fédéralisme, s’il est bien expliqué, comme le modèle idéal pour assumer la cohabitation entre les majorités et les minorités dans les États plurinationaux.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Guy Laforest voit le fédéralisme, s’il est bien expliqué, comme le modèle idéal pour assumer la cohabitation entre les majorités et les minorités dans les États plurinationaux.

La situation est la suivante : insatisfait de son statut dans le Canada, le Québec refuse pourtant d’en sortir pour assumer pleinement sa souveraineté. Cette attitude du « ni dedans ni dehors » n’est pas nouvelle. En 1954, l’économiste Maurice Lamontagne la déplorait déjà. « La façon dont le Québec participe présentement à la vie de la fédération canadienne est telle, écrivait-il, que cette province subit les inconvénients de la fédération sans en retirer tous les avantages, et que le reste du Canada est empêché d’atteindre de nouveaux objectifs. »

 

La dernière portion de la phrase, aujourd’hui, n’est plus vraie. Élu sans l’appui du Québec, le gouvernement Harper ne s’embête plus des revendications de ce dernier à l’heure de modeler son Canada conservateur. Le début de la phrase de Lamontagne, cependant, reste juste, plus encore depuis l’échec des deux référendums québécois et depuis la réforme constitutionnelle de 1982.

 

C’est le constat que formule le politologue Guy Laforest dans Un Québec exilé dans la fédération, un essai costaud qui cherche une solution à l’impasse. « Il me semble évident,écrit le professeur de l’Université Laval, que les Québécois ont choisi de vivre, dans un avenir prévisible, leur quête d’identité et de liberté dans le Canada. Le Québec est dans le Canada pour de bon, sauf qu’il se reconnaît trop imparfaitement dans ses institutions. » Que faire, dans ces circonstances ?

 

S’accrocher au rêve de l’indépendance et continuer de se battre dans le but de convaincre nos compatriotes de son absolue nécessité pour préserver l’avenir du Québec français est-il une solution sage ? Nous sommes nombreux à le croire, à ne pas voir de solution de rechange valable à cette voie, même si la situation actuelle nous force à reconnaître le caractère hasardeux de notre résolution.

 

Autonomisme

 

Guy Laforest n’est pas de cette école. « Je me définis, écrit-il, comme un autonomiste et un patriote québécois, estimant aussi que les Québécois doivent retrouver le langage de la fraternité avec les autres Canadiens pour que nous puissions définir des projets communs pour le XXIe siècle. »

 

Laforest, en d’autres termes, en s’inspirant des Claude Ryan, André Burelle et Léon Dion, demeure un partisan du fédéralisme renouvelé. Il constate à longueur de pages le « déficit fédératif au Canada »,admet ne pas être « un citoyen heureux dans le Canada de la Charte », reconnaît « le fait que le Québec n’est pas intégré correctement dans le nouveau Canada qui a surgi depuis la réforme constitutionnelle de 1982 », mais il conclut néanmoins « que le Canada est un formidable succès à l’échelle de l’humanité » et qu’un fédéralisme bien compris demeure le modèle idéal pour assumer la cohabitation entre les majorités et les minorités dans les États plurinationaux.

 

Comme André Burelle, un brillant penseur qui fut longtemps conseiller de Pierre Elliott Trudeau et qui affirmait pratiquer le « désespoir surmonté » devant le rejet du fédéralisme idéal qu’il défendait, comme Claude Ryan, qui déplorait que le cadre constitutionnel et politique canadien ne reconnaisse pas adéquatement la situation particulière « de la société nationale distincte du Québec », mais qui refusait d’abandonner l’espoir d’un changement devant l’impasse, Laforest s’accroche au rêve d’un fédéralisme canadien satisfaisant pour le Québec et pour les autres.

 

Réforme

 

Théoricien raffiné des principes du fédéralisme et brillant analyste de tout le bazar constitutionnel canadien, Laforest, pour mettre fin à l’exil intérieur du Québec dans le Canada, propose une réforme constitutionnelle reposant sur trois changements.

 

Premièrement, suggère-t-il, l’article premier de la Charte canadienne des droits et libertés devrait référer à une « fédération libre et démocratique » plutôt qu’à une « société libre et démocratique ». Cela, explique-t-il, permettrait de renouer avec « l’esprit de 1867 » (fédéralisme multinational, ouverture à une asymétrie favorable au Québec), plus respectueux du fédéralisme que « l’esprit de 1982 » (« Canada one nation »).

 

Deuxièmement, il faudrait inscrire dans la Charte que « le Québec forme au Canada une société nationale distincte » et que « le gouvernement et l’Assemblée nationale du Québec ont l’obligation de protéger et de promouvoir une telle société ».

 

Troisièmement, l’article 27 de la Charte, qui porte sur le patrimoine multiculturel des Canadiens, devrait préciser que « ce patrimoine s’incarne au Canada dans les réseaux institutionnels de deux sociétés d’accueil, dont l’une, au Québec, décline sa vie sociale dans le respect du principe de la prépondérance de la langue française ».

 

Aux yeux d’un indépendantiste, cette proposition apparaîtra comme une énième poutine constitutionnelle vouée à l’échec et, de toute façon, insatisfaisante. Jouons, malgré tout, pour les besoins de la réflexion, le jeu et présumons qu’une majorité de Québécois se rallient à ces demandes.

 

Auront-ils des interlocuteurs ouverts au Canada anglais ? Y a-t-il un seul signe, ailleurs au pays, où l’esprit de 1982 a valeur de dogme, qui permet de le croire ? Même à l’approche des prochaines élections fédérales, alors que les partis canadiens cherchent à obtenir le vote québécois, nulle trace d’un signe de la sorte ne se pointe. Dans ces conditions, le désespoir surmonté des fédéralistes québécois prend de plus en plus l’allure d’une résignation déniée.

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Un Québec exilé dans la fédération Essai d’histoire intellectuelle et de pensée politique

Guy Laforest, avec la collaboration de Jean-Olivier Roy Québec Amérique Montréal, 2014, 280 pages

1 commentaire
  • Pierre Desautels - Abonné 13 septembre 2014 09 h 27

    Nier la réalité...


    En effet, toutes ces belles idées iront s'échouer sur des murs d'indifférence. Cela n'intéresse plus personne au Canada anglais et même si un quelconque politicien oserait s'y attaquer, les trudeauistes purs et durs auront tôt fait de le ramener à l'ordre...