Monnaie écossaise

Les Écossais auraient les moyens d’une éventuelle indépendance. S’ils y parviennent, ils auront à faire un difficile choix monétaire.

Encore aujourd’hui, le FMI, l’OCDE, l’ONU et autres acronymes peinent à mesurer tout le dommage causé par ce recours obsessif à une austérité budgétaire sans croissance économique. Il en a résulté une explosion du chômage structurel, plus criant chez les jeunes, un creusement rapide des inégalités et une érosion de la classe moyenne dans les pays industrialisés. Avec, pour principale conséquence, une éclosion des nationalismes devenus, certes, un terreau fertile à la montée en puissance de l’extrême droite politique, mais dont se nourrissent amplement les forces souverainistes.

 

En Écosse, plus particulièrement, les observateurs européens nous disent que l’idée d’opposer une social-démocratie à la suédoise à ce conservatisme anglais toujours trop imprégné d’un libéralisme emprunté au thatchérisme compte pour beaucoup dans la montée du Oui dans les récents sondages. S’ajoute ce projet référendaire autour d’une éventuelle sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, considérée comme un irritant majeur pour des Écossais plutôt europhiles.

 

On le sait, la reprise économique s’installe au Royaume-Uni, et la Banque d’Angleterre parle déjà d’une remontée des taux directeurs pour le printemps. Mais pendant que le gouvernement de David Cameron s’autocongratule pour l’amélioration récente des perspectives économiques, un rapport de chercheurs lui a rappelé une exclusion sociale devenue endémique au Royaume-Uni, avec un tiers des foyers britanniques désormais aux prises avec la pauvreté. L’avance que prend désormais le Oui écossais dans les sondages ferait également partie de ce rappel. La table est mise.

 

Selon la majorité des analystes, une Écosse indépendante se classerait parmi les petites économies riches. Même sans le pétrole, plus de 90 % des hydrocarbures britanniques se retrouvant dans ses eaux, son PIB par habitant serait l’équivalant du reste du Royaume-Uni. Habitués à ces réflexions et ces débats préréférendaires, Canadiens et Québécois connaissent la suite. Advenant une victoire du Oui, ils auront à vivre une période d’instabilité et de fuite des capitaux. Puis à négocier le partage des réserves pétrolières. À négocier également la quote-part d’une dette publique qui pourrait atteindre entre 85 et 110 % du PIB écossais selon que le poids de la population (8 %) ou du PIB (10 %) dans l’ensemble soit retenu ou pas. Et tout le reste.

 

Difficile choix

 

À ces tractations s’ajoutera le complexe et difficile choix monétaire. Retenir la devise du Royaume-Uni placerait une Écosse indépendante sans levier monétaire, sous le pouvoir décisionnel de la Banque d’Angleterre, qui avertit qu’il ne peut y avoir d’union monétaire sans union budgétaire. Une union monétaire négociée aurait le même résultat, mais exposerait le gouvernement écossais aux critères de convergence des finances publiques et de contrôle budgétaire imposés par Londres. Pour une économie dont le commerce est déjà intimement lié à l’économie britannique, cette perspective vient atténuer la portée réelle de l’indépendance.

 

S’en remettre à l’euro ? Encore faut-il négocier l’adhésion à l’Union européenne puis à la zone et respecter les critères d’entrée et de maintien. Un long parcours. Et l’on troquerait le diktat de la Banque d’Angleterre pour celui de la BCE. À voir comment les pays composant cette zone asymétrique ont souffert de la crise de la dette publique sans disposer de leur levier monétaire… Il faudrait demander conseil auprès de la Grèce, de l’Espagne, du Portugal.

 

Reste une monnaie nationale, un vaste et long chantier qui nécessite la mise sur pied d’une banque centrale et la constitution de réserves de change suffisamment crédibles. Pour bénéficier de l’avantage d’un taux de change flexible, les Écossais devront accepter des taux d’intérêts accrus. Des taux renfermant une prime pour le risque et la volatilité grossie pour refléter le poids des ressources pétrolières soumis aux aléas des cours et à l’épuisement prévisible des réserves. Pour refléter également la présence de banques à risque systémique ayant été particulièrement secouées lors de la crise de 2008. De quoi promettre une longue période de déficits, lire d’austérité budgétaire, craint-on.

 

Dans l’intervalle, il y aura toujours ce whisky écossais, particulièrement prisé mondialement, dit-on.

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13 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 10 septembre 2014 23 h 11

    En lisant votre excellent article, monsieur Bérubé, je déguste justement mon non moins excellent "Crown Royal": à la bonne vôtre.

  • André Michaud - Inscrit 11 septembre 2014 09 h 53

    Le dollar écossais

    Il est certain que le dollar écossais vaudrait moins que la livre sterling ou l'euro. Donc un flottememt économique de plusieurs années dont il est difficile de prévoir les conséquences..

    Que vaut une indépendance qui rend les citoyens moins riches?

    • André Nadon - Inscrit 11 septembre 2014 21 h 02

      Que vaut la dépendance quand on vous exploite?
      Certains préfèrent se faire vivre plutôt qu'être maître de leur destiné. Comme on dit: ils sont nés pour un petit pain.
      Cela semble être votre cas.

  • Claude Saint-Hilaire - Abonné 11 septembre 2014 11 h 27

    Le dollar écossais

    En réponse à André Michaud: Je suis toujours sidéré par ce genre de commentaire qui fait dépendre les choix des sociétés sur des données économiques que personne mais personne ne peut prédire et encore moins prévoir. On nous parle de flottement en cas de séparation mais que dire des multiples flottements que l'on a vécus depuis le crasch de 2008 et que l'on continue de vivre. Les raisons des flottements sont nombreuses. Un jour c'est la progression de l'Ebola, un autre jour c'est la menace de l'État islamique, un autre Boko-Haram au Nigéria, un autre encore la menace russe sur l'Ukraine, bref les flottemenents économiques dépendent de tellement de variables qu'il devient bien difficile, dans un premier temps de les prévoir et dans un deuxième temps de les anticiper tous. Invoquer les flottements et l'incertitude est une façon commode pour prêcher l'immobilisme. Si chacune de nos actions étaient dictées par la supposée "rationalité économique" j'ai bien peur que l'humanité en serait encore à l'âge de pierre n'en déplaise à tous ces prophètes qui n'ont que la vision économiste à proposer comme modèle conceptuel. Comme disait l'autre, ce qui est sûr c'est que l'avenir est incertain.

    • André Michaud - Inscrit 11 septembre 2014 12 h 44

      Je crois qu'on peut prédire sans se tromper qu'une nouvelle monnaie doit faire ses preuves et en attendant les investisseurs hésiteront, et plusieurs écossais préféreront garder leurs dollars en livre sterling pour ne pas trop risquer leurs économies..

    • Carl Lustig - Inscrit 11 septembre 2014 14 h 45

      Sans minimiser les flottements initiaux, le fait reste et demeure que la valeur de la devise écossaise reflètera la valeur de sa production domestique et l'équilibre de ses échanges avec le reste de la planète. Le reste est de la bouillie pour les chats qu'on présente avec un sérieux scientifique pour faire peur au monde. Regardez bien les Britanniques s'entendre pour que les Ecossais gardent la Livre Sterling si le oui l'emporte...

  • Gérard Pitre - Inscrit 11 septembre 2014 14 h 08

    à Claude St-Hilaire

    Très bien dit, j'appuis à cent pour cent ce que vous écrivez. Tous les arguments économiques sont bons pour faire peur au monde et le malheur c'est que ça pogne encore. Aucune vision d'avenir pour ces marchands de la peur, il ne faut rien changer, il ne faut rien bousculer. Le monde des affaires c'est la même choses, des peureux, dès qu'une mouche qui passe, la Bourse peut descendre ou monter, pas fort comme argument. Non tout argument économique, financier ou autre est aussi écrasable comme une bestiole dans une assiette. C'est du courage politique que ça prend et en ce moment aucun personnage politique connu ne l'a ce courage. Ils sont rongés par le virus de l'électoralisme à outrance. Le pouvoir à tout prix. Non plus jamais la dépendance, plus jamais le statut de province à la merci d'un autre gouvernement, ce gouvernement est de trop et fouton-le dehors, une fois pour toutes. Gérard Pitre

    • Catherine Paquet - Abonnée 11 septembre 2014 17 h 56

      M. Pitre,
      Les peureux ne se lancent pas en Affaires.

    • André Nadon - Inscrit 11 septembre 2014 20 h 24

      @ Georges Paquet,
      Vous avez raison. Les peureux ne se lancent pas en Affaires.
      Par contre, nos affairistes sont passés maîtres pour faire peur au monde et faire fi du bien commun pour mieux empôcher. L'argent corrompt, même nos gouvernements qui pour garder le pouvoir, les protègent au détriment de la population. Et notre système électoral perpétue le règne de ces ambitieux. Ces derniers s'enrichissent à nos dépends et ceux qui protestent sont qualifiés de parresseux et de socialistes.

  • Marcel Vachon - Abonné 11 septembre 2014 14 h 09

    Le dollars écossais

    Guernesey et Jersey sont deux iles adjacentes à l'Angleterre, paradis fiscaux et partagent la livre sterling avec une spécification locale sur toutes leurs pièces de monaie. Pourquoi pas l'Écosse?