L’oeil

Le 15 septembre 1954. George Zimbel s’incline. Dans le viseur de son appareil, il cadre rapidement et appuie sur le déclencheur. Devant lui, debout sur une bouche d’aération, sa robe relevée sur sa culotte blanche, Marilyn Monroe confirme dans un reflet figé sur pellicule qu’elle est à jamais dans le vent d’une Amérique insouciante, une Amérique qui désire tout voir.

Une autre photo de Marilyn Monroe, celle-là beaucoup moins connue, préfigure on ne peut mieux ce que deviendra cette Amérique voyeuse à l’heure du XXIe siècle. En 1944, comme des milliers de femmes, Marilyn travaille dans une usine d’armement. À la Radioplane Munitions Factory, un photographe l’a remarquée. Il lui fait tenir l’hélice de bois d’un avion miniature baptisé OQ-2. Elle pose en fait devant le premier modèle de drone fabriqué en série.  

Ces drones servent de cibles pour les entraînements. On apprend à les repérer de loin puis à les canarder de près, des fonctions bien différentes de celles de leurs descendants.

Le drone est aujourd’hui un fantasme actualisé de l’oeil de Dieu, celui capable de tout voir, d’exercer sa surveillance sur l’humanité entière pour ensuite la punir à distance, selon les principes d’une justice expéditive. Le drone est devenu un manifeste volant de cet intérêt que montrent de plus en plus les puissants à contourner les contrôles démocratiques en se voyant tels des Dieux des Cieux. Aujourd’hui, le drone apparaît comme l’expression d’un changement profond dans l’exercice du pouvoir.

À en croire l’Armée canadienne, aucun État ne peut se passer désormais de ces engins qui rendent pourtant la vie sur terre plus précaire. Au Canada, les forces de Sa Majesté entendent se servir des drones qu’elles comptent acquérir pour de la « surveillance » d’un océan à l’autre, mais aussi pour bombarder à l’étranger. Ces avions sans pilotes pourront, précise notre armée de métier, transporter des missiles pour des « frappes de précision ». Une « précision » de cabochon, observent pourtant nombre d’analystes, puisque ce nouvel oeil de Dieu frappe à l’aveugle nombre de civils innocents, tout en donnant l’impression que ses actions peuvent être multipliées parce qu’elles s’avèrent sans conséquences directes pour ceux qui les téléguident.

Grâce aux drones, le monde entier est en passe de devenir un champ de bataille où l’on pourra systématiser les processus d’assassinat selon les termes d’une justice d’un type nouveau : aussitôt accusé, on est exécuté sans la moindre forme de procès réel. Tom Lawson, le chef d’état-major des forces canadiennes, affirmait, lors d’une conférence tenue à Washington en novembre 2013, qu’il ne voyait aucune différence entre l’action d’un fusil et celle d’un drone.

Contrairement à ce qu’on imagine, les cibles des drones sont rarement des individus dont on connaît l’identité exacte. En vol, l’appareil analyse des comportements au sol et, à partir d’une grille de facteurs de risques soumise à un contrôle mathématique, établit des prédictions avant d’ouvrir le feu, au mépris du droit international. Le Canada a-t-il vraiment projet d’emboîter le pas de cette marche funèbre ?

Au cours des dix dernières années, le nombre des patrouilles des seuls drones américains a augmenté de plus de 1200 %. Yémen, Irak, Afghanistan, Pakistan, Somalie… Des équipes spécialisées sont déployées dans 75 pays. Les cinq dernières années, ces rapaces contrôlés à distance ont fait au minimum 2500 morts depuis le haut des airs où ils se tiennent à couvert. Les États-Unis possèdent plus de 6000 drones militaires.

Quand ces jours-ci deux journalistes sont égorgés devant des caméras d’islamistes, l’Occident se montre à raison écoeuré par de tels procédés, mais sans jamais remettre en question l’humanité de ceux qu’il emploie de son côté en faisant notamment l’apologie des drones.

L’armée canadienne, déjà locataire de drones pour certaines de ses opérations, rêve de posséder les siens. Dès 2006, le gouvernement Harper promettait d’en acquérir. En 2013, Ottawa était prêt à dépenser 3,4 milliards de dollars pour acquérir et utiliser ces sinistres engins. Une bagatelle pour un massacre.

Nous entrons bel et bien dans l’ère des drones et de leurs champs de bataille non désignés comme tels où l’on tient pour légitimes des actions de types paramilitaires d’une extrême violence.

En des pays où la police se prend déjà souvent pour l’armée, vivrons-nous bientôt tous surveillés par des drones qu’on nous présentera comme des amis voués à « protéger et servir » ? Entre autres joyeusetés, on parle désormais de nouveaux drones de la taille de libellules qui pourraient, dit-on, s’introduire même dans des édifices ventripotents pour atteindre leurs cibles minuscules.

Les auteurs d’un rapport publié l’an passé par le Commissariat à la vie privée sont inquiets du fait que les standards de protection de chacun seraient très amoindris si l’usage des drones comme outils de surveillance finissait par être normalisé.

Il y a quelques jours à Detroit, lors d’un concert du groupe punk Trash Talk, le bassiste, Spencer Pollard, a abattu à coups de bouteille un drone qui s’employait à le filmer lors d’un spectacle. Ceux qui n’aiment pas les punks parce qu’ils chantent, croient-ils, de la musique de voyous au service du désordre public n’ont pas fini de déchanter s’ils croient que les drones annoncent pour leur part une ère de belle liberté dans ce petit bocal social où l’on tente de plus en plus de confiner nos vies.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

Marilyn Monroe en 1944



Elle pose devant le premier modèle de drone fabriqué en série.
Photo: David Conover
12 commentaires
  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 8 septembre 2014 06 h 47

    La démesure du pouvoir!

    Les drones deviennent les nouveaux bergers du monde.

    Vous mentionnez « des actions de types paramilitaires d’une extrême violence », certes, selon la tendance observée au sein de plusieurs corps policiers aux États-Unis on utilise des équipements de calibre militaire contre des populations qui se rebellent.

    L’extrême violence dont vous parlez, monsieur Nadeau, dans un sens plus large est à l’image du système de pensée unique des libres marchés soi-disant autorégulés, je fais référence ici à une violence structurelle extrême qui pénètre nos modes de vie de manière insidieuse et directe. Le système corrompu de la finance spéculative dicte les politiques, là où prédomine le darwinisme social, où des centaines de millions de gens sont laissés à eux-mêmes. Voilà l’enclos du libre marché où les ombres humaines qui oseront défier, disons, les limites territoriales idéologiques dudit marché se trouveront confrontées de plus en plus à des drones lors des manifestations publiques d’opposition à un régime économique structurellement toxique d’un point de vue humaniste.

    Cette violence, c’est aussi le mutisme, cette distance qui sépare de plus en plus les élus de la droite politique des populations ayant des besoins criants en matière de stabilité d’emploi, de logement et de nourriture. La distance, l’absence de contact engendrée par les drones et l’absence de dialogue ne laissent présager rien de bon, sinon une montée sans précédent de la violence.

    À qui profitera cette violence érigée en système? Réponse : aux constructeurs d’armes et à toute l’industrie de la sécurité, aux milices privées et aux mercenaires.

    Le pouvoir manque ici cruellement de discernement, il est à l’image de la cupidité de l’homme, une cupidité devenant immonde et inacceptable.

    Qui réussira à ramener l’empathie et la compassion dans ce monde de plus en plus inhospitalier pour une majorité de gens?

  • alain petel - Inscrit 8 septembre 2014 06 h 50

    Un drone d'air

    Pas seulement punk, country aussi. Une amie m'a raconté que, lors d'un concert en plein de Willy Nelson, cet été à Bar Harbor, un drone a parcouru la foule sans arrêt tout au cours de la soirée. Un jour le concept de vie privée n'existera plus et peut-être n'existe-t-il plus déjà.

    • Guy Vanier - Inscrit 8 septembre 2014 07 h 42

      <<<Un jour le concept de vie privée n'existera plus et peut-être n'existe-t-il plus déjà.>>>

      Monsieur Edward Snowden nous démontre qu'elle n'existe plus déjà.

  • Pierre Bellefeuille - Inscrit 8 septembre 2014 06 h 58

    Des changements???

    Que peut-on espérer d’un pouvoir qui érige en système la violence et qui se nourrit à même ce système?

    L’armement et le système miliaire, c’est une industrie très profitable aux élites de droite partout dans le monde. Hélas!

  • Monique Boucher - Inscrite 8 septembre 2014 09 h 00

    Vie privée?

    Entre les drones et les I-de tout acabit qui peuvent filmer tout et n'importe quoi, n'importe quand, entre les images à l'ordi qu'on peut fabriquer après avoir filmé, justement, et les caméras de surveillance, je sens que Big Brother est bel et bien installé maintenant. Le problème avec les drones, c'est que ce sont des armes au service du pouvoir, de n'importe quel pouvoir... La Corée du Nord? Les djihadistes? L'extrême-droite américaine et canadienne? Ouch...

  • Renée Lavaillante - Abonnée 8 septembre 2014 09 h 28

    L'erreur

    Chomsky, dans "Futurs proches" : "L'apparition d'une intelligence supérieure est une erreur de l'évolution dont la durée aura somme toute été très courte".