La grande imposture

C’était aussi prévisible que les amnésies d’un témoin-clé mouillé jusqu’à l’os dans les trafics d’influence : l’appel aux commentaires de citoyens et d’organismes, lancé par la commission Charbonneau, a fait converger vers elle, il y a quelques jours, des dizaines et dizaines de mémoires, dont plusieurs portent en eux un des marqueurs très prégnants de la modernité, le mot « transparence ».

Plus de transparence pour moins de corruption. Plus de transparence pour des administrateurs plus responsables, pour des finances publiques plus saines, pour une gestion moins impressionniste et intéressée des fonds publics : l’idée relève du gros bon sens, comme dirait l’autre. Devant la commission d’enquête, elle est d’ailleurs appuyée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec, pour des raisons évidentes de gardiennage de la démocratie et de surveillance du pouvoir, ou encore Nord Ouvert, un groupe de citoyens-informaticiens qui militent contre l’opacité et un meilleur accès aux données publiques.

Pas surprenant. Le concept de transparence a fait beaucoup de chemin depuis le début du siècle, poussé par un vent nauséabond de controverses et révélations-chocs, mais également par des politiciens qui prônent publiquement ce besoin d’ouverture et s’engagent même à faire de la multiplication de données dites ouvertes, une des composantes d’une démocratie renouvelée. Une démocratie 2.0 où la lumière serait mise au service d’un rapprochement des citoyens avec des institutions démocratiques en perte de crédibilité et où la transparence s’avère finalement être plus un leurre, une grande imposture.

Rigueur, rigueur, rigueur…

L’accès aux données du Système électronique d’appel d’offres, la base de données du gouvernement du Québec qui centralise l’information sur l’octroi de contrats publics, sur les fournisseurs de l’État, donne le ton de la supercherie. Composante essentielle d’une transparence numérique dans une logique de lutte contre la corruption, le système est l’objet de critiques sévères de la part des promoteurs des données ouvertes qui dénoncent depuis des mois le manque de qualité, de précision et de rigueur des informations qu’il contient.

Pire, souligne le groupe Hackons la corruption dans son mémoire, cet « à peu près » serait même, dans un paradoxe savoureux, soutenu par Québec et son administration publique qui prône la transparence, mais le fait avec une politique de divulgation de données ouvertes qui nuit fondamentalement à la quête d’ouverture. Comment ? En ne garantissant pas la précision, l’exactitude et l’actualité des données, pourtant essentielles pour donner du sens à la réalité que ces données exposent.

Or, des données publiques non fiables, impossibles à utiliser, truffées d’erreurs ou de champs vides, par négligence ou application, ne participent pas vraiment à une société transparente, mais surtout à une société opaque qui cherche, de manière pas très subtile, à nous convaincre du contraire.

Dans ce contexte, il est facile de prétendre que la donnée ouverte, telle qu’elle est définie par les élus, ne serait finalement rien de plus qu’un « leurre politique », ce que la sociologue britannique Evelyne Ruppert n’a d’ailleurs plus peur d’affirmer. Selon cette professeure du Goldsmith College de Londres, fine observatrice des mutations sociales et démocratiques à l’ère du tout-numérique, la transparence a été et restera un bien joli objectif… impossible à atteindre, les États, tout comme l’exercice du pouvoir, ayant besoin du secret et de la dissimulation pour exister.

Elle en veut pour preuve le fait que le culte présent de la transparence n’a pas accéléré, dans les sociétés dites modernes, le processus de libération de données, comme plusieurs groupes de pression l’auraient souhaité. Il a au contraire contribué à la réduction de données publiées et récoltées, par les services publics, et ce, dans cette logique un peu sournoise voulant qu’une information non enregistrée ne peut, par le fait même, pas être partagée. Belle philosophie.

Lieu de pouvoir

Ruppert va même plus loin, en estimant que les pressions actuelles pour faire apparaître dans l’écosystème politique et social plus de données ouvertes n’alimentent pas vraiment la transparence, mais surtout le déplacement du pouvoir octroyé par ces informations, non pas dans les mains de citoyens dans leur ensemble, mais dans celles de détenteurs d’un savoir technologique capable de manier et de faire parler ces données, s’assurant du coup un ascendant sur le reste de la société. Entre autres choses.

L’information qui a le plus d’impact politiquement, dit-elle, n’est jamais celle qui émane d’un service de communication d’un gouvernement (ou d’un portail de données ouvertes), mais plutôt celle qui tombe dans la sphère publique après des fuites ou des enquêtes, contre la volonté des administrations publiques. L’actualité en fait régulièrement la démonstration, rappelant au passage que la transparence est toujours souhaitable, mais que le présent n’est peut-être pas en train de la chercher au bon endroit.

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