Les calendes grecques

Il y a un point sur lequel on ne peut qu’être d’accord avec Bernard Drainville : « Le PQ ne doit plus jamais se présenter devant les électeurs québécois avec une position ambiguë à propos de la tenue ou non d’un référendum. »

 

Sauf que la population ne sera pas appelée aux urnes avant quatre ans. Pourquoi le PQ devrait-il s’engager dès maintenant à ne pas tenir de référendum dans un premier mandat, comme le propose M. Drainville ? Certes, il ne faudrait pas attendre le jour du déclenchement des élections pour se brancher, mais rien ne presse.

 

En préparant son plan qui reporte l’indépendance à 2025 au plus tôt, le député de Marie-Victorin dit s’être concentré sur « le contexte politique actuel ». Précisément, un contexte n’est pas immuable. Il est très possible qu’en 2018, il s’avère que la tenue d’un référendum serait suicidaire, mais il sera toujours temps d’aviser.

 

M. Drainville a encore raison de dire que le PQ ne doit pas « attendre des événements extérieurs, une conjoncture favorable, le moment propice » et qu’il doit se donner un plan stratégique clair. Il serait cependant bien fou de s’interdire à l’avance de profiter d’une bonne occasion. Qui peut savoir où nous en serons dans quatre ans ? L’assainissement des finances publiques que le gouvernement Couillard a entrepris s’annonce périlleux. L’opération est peut-être nécessaire, mais il est loin d’être assuré que la population lui en sera reconnaissante. D’ailleurs, le projet souverainiste ne peut que profiter de finances en santé.

  

Le plan de M. Drainville prévoit qu’un premier mandat péquiste sera consacré à préparer l’indépendance : études sur la viabilité économique et financière du futur État, rédaction d’un projet de constitution et des principales lois, définition de la démarche de transition entre un référendum gagnant et l’accession à l’indépendance, etc. C’est seulement au début du deuxième mandat que le référendum serait tenu.

 

Jacques Parizeau ne cesse de répéter qu’il s’était préparé avec minutie durant les années qui ont précédé le référendum de 1995, alors que le PQ était dans l’opposition. Certes, une bonne partie du travail avait été faite par la commission Bélanger-Campeau et les commissions mises sur pied dans le cadre de la loi 150. Certaines études et projections devront évidemment être mises à jour, mais il serait absurde de ne pas profiter d’une conjoncture favorable sous prétexte qu’une plus longue préparation serait souhaitable.

 

Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Même s’il réussit à se faire réélire, un gouvernement finit toujours par souffrir d’une certaine usure. Si M. Parizeau avait décidé de reporter le référendum à un deuxième mandat, il n’aurait probablement pas eu lieu. Certes, le PQ a été réélu en 1998, mais avec moins de voix que les libéraux. On peut toujours reprocher à Lucien Bouchard d’avoir manqué d’audace, mais M. Parizeau aurait-il réellement foncé dans les mêmes conditions ?

  

M. Drainville ne s’en cache pas : ses propositions s’inscrivent dans la perspective d’une éventuelle candidature à la succession de Pauline Marois. Manifestement, il a décidé de prendre les devants et forcer ses adversaires potentiels à se positionner sur la question la plus délicate. Il faut reconnaître son courage, ou sa témérité, dans la mesure où son plan fait appel à deux concepts auxquels de nombreux militants péquistes sont devenus profondément allergiques : l’étapisme et le « bon gouvernement ».

 

François Legault a prédit que le candidat le plus pressé de tenir un référendum sera le prochain chef du PQ. À ce compte, M. Legault aurait lui-même dû le devenir. À l’époque où il caressait le rêve de succéder à Lucien Bouchard, puis à Bernard Landry, il n’y avait pas plus pressé que lui.

 

Personne ne peut douter des convictions souverainistes de M. Drainville. On peut également penser qu’il aurait le bon sens politique de raccourcir son échéancier référendaire si les « conditions gagnantes » se trouvaient soudainement réunies. Ceux qui choisiront le prochain chef risquent toutefois d’interpréter son plan comme un renvoi aux calendes grecques.

 

L’horizon de 2025 est même un scénario optimiste. Le 7 avril dernier, le PQ a accompli le douteux exploit d’être le seul parti en plus de 40 ans à perdre le pouvoir après un seul mandat, qui n’a duré que 18 mois. Si les libéraux obtiennent deux mandats successifs, comme c’est la norme, il faudra plutôt parler de 2030.

 

Certes, dans la vie d’un peuple, 10 ou 15 ans de plus ne signifient pas grand-chose. Pour ceux qui militent pour la souveraineté depuis des décennies, cela peut cependant signifier qu’ils perdent toute chance de voir leur rêve se réaliser. C’est la tâche ingrate qui incombe aux chefs du PQ depuis sa fondation : gérer un rêve dans une réalité adverse.

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25 commentaires
  • Normand Carrier - Inscrit 6 septembre 2014 06 h 52

    Prendre son temps ....

    Dans le contexte actuel , Bernard Draiville a une approche réaliste mais avec quatre ans a faire dans l'opposition , il est a prévoir que le contexte dans quelques années aura considérablement évolué après $3.5 milliards de coupures dans les services et d'augmentations de tarifs et de taxes de toutes sortes ........

    Cela fait une décennie que la droite nous casse les oreilles que nous vivons au-dela de nos moyens et qu'il est temps de faire le ménage ..... Legault et une certaine droite ne cesse de répéter que nos finances doivent être en ordre et que le temps sera propice a se donner un pays ....

    Tout cela pour dire qu'il faut se donner une marge de manoeuvre réaliste moins d'un an avant le prochain rendez-vous électoral et évaluer le contexte politico-économique .......

  • Michel Blondin - Abonné 6 septembre 2014 06 h 58

    LEADER PRESSÉ OU À RECULONS




    Pauline Marois avait encore cette naïveté de croire que la corruption serait sanctionnée.
    Mais par association, elle s'est fait prendre par plus fin renard. Et nous ne sommes pas encore sorti de cette corruption qui jailli jusqu'au plus profond de la culture libérale de faire des affaires en politique et de faire de la politique en affaires avec un hameçon qui fait le lien pour soutirer ce qui n'a pas d'odeur. Et beaucoup de ces sourires de celui ou ceux qui ont gagné le gros lot tout en s'enfermant dans son château de béton quelque chose.


    Il semble que la vie soit réduite à faire de l'argent et que cela s'appelle réussir.

    Heureusement, on s'ennuierait de ne pas avoir nos gens de réflexion comme Michel David, pour nous allumer sur des pistes et faire évoluer la pensée de cette nation parfois capricieuse.

    Aussi, parlant de Drainville sur son attentisme, je crois qu'il y a méprise depuis longtemps de bien des gens sur le sujet de la souveraineté partenariat ou indépendance ou séparation..

    Ça fait plus de vingt ans que je crois que pris de tous les bords,on s'en sort pas. Un projet d'indépendance prend le pas sur tout autre sujet et le prédomine.
    Prenons l'économie. Si elle va bien, pourquoi faire l'indépendance devient son argument faible et son argument fort la prise en charge par elle même de sa culture et sa langue.
    Et si l'économie va mal, c'est l'inverse qui est vrai.

    Vouloir l'indépendance de ce que nous sommes pour prendre ses propres décisions est un mouvement qui fait partie du processus de croissance d'un peuple digne de ce nom.
    On le fait par force de vivre et par force de caractère comme l'ado, l'oiseau ou le dauphin.
    Ça prend quelques personnes solides et visionnaires pour mener et ouvrir le chemin dans ses méandres juridiques et politiques.

    Alors Monsieur Drainville, avec tout l'immense respect que je lui dois, promeut une vision à reculons. Il veut que le peuple prenne les devants pour ensuite le suivre.

    J'attends un

  • Lise St-Laurent - Inscrite 6 septembre 2014 09 h 31

    40 ans déjà!

    Où je ne vous rejoins pas, c'est justement cette attente que B.Drainville propose quand il a bénéficié d'une période de 40 ans pour se préparer. Force est de constater que depuis 1995 il y a beaucoup d'improvisations et un manque flagrant de préparation. J'en conclus donc que l'indépendance n'était pas l'objectif premier en acte mais seulement en paroles. On ne va pas loin avec des paroles, on fait du surplace. De constater le festival des belle-mères s'agiter dernièrement est tellement néfaste pour la politique que cela risque de tourner les candidats en bourriques et ne fait pas sérieux.

    • Michel Sénécal - Inscrit 7 septembre 2014 10 h 04

      Et en 2018, le PQ aura 50 ans!
      Les quatre prochaines années vont être longues en titi.

  • Colette Pagé - Inscrite 6 septembre 2014 11 h 04

    Délai minimum de 10 ans avant le tenue d'un prochain référendum !

    Tout en faisant la promotion de la souveraineté le PQ doit comprendre qu'un temps d'arrêt s'impose afin de permettre aux électeurs de reprendre leur souffle. Afin d'éviter toute ambiguité pour l'avenir et permettre au PQ de reprendre la pouvoir, pourquoi le PQ ne prend-il pas l'engagement de ne pas tenir de référendum dans les 10 prochaines années. Seul un vote, tous partis confondus, de 80 % des députés présents à l'Assemblée nationale lors du vote pourrait délier le PQ de cet engagement.

    À 75 ans je fais cette proposition à regret car avant de mourir je souhaiterais que le Québec soit un pays. Mais 10 ans dans l'histoire d'un peuple c'est court. Il serait désastreux que les Québécois se disent NON une troisième fois.

    • Alain Dextraze - Inscrit 7 septembre 2014 07 h 52

      Les québécois diront toujours NON.

  • Denis-Émile Giasson - Abonné 6 septembre 2014 11 h 17

    Entre le rêve d'un pays

    et la vision d'une État libre et indépendant. Nous le savons tous, les rêves même les pires d'entre eux s'effacent le temps du l'éveil revenu. Les rêves ne seraient-rien d'autres que des manifestations de sentiments refoulés ou d'émotions ignorées. Les rêveurs vivent le plus souvent les yeux plantés dans leurs rétroviseurs: à trop vouloir se souvenir, ils en oublient l'obligation de devenir.

    Ce sont des visionnaires dont le Québec a besoin. Des gens à la fois forts d'une connaissance riche du passé, assez lucides pour en tirer enseignements, capables de projeter le Pays dans l'avenir. Ce que proposerait Drainville a le mérite de bien poser la question. La vitalité démocratique d'un parti devrait permettre d'en déterminer les temps et lieux propices.