La traduction n’est pas toujours une histoire d’amour

« He was an old man who fished alone… », écrivait Ernest Hemingway en ouverture de son chef-d’œuvre Le vieil homme et la mer. Dans une traduction française, cette formulation devint « Il était une fois un vieil homme… ».
Photo: Domaine public « He was an old man who fished alone… », écrivait Ernest Hemingway en ouverture de son chef-d’œuvre Le vieil homme et la mer. Dans une traduction française, cette formulation devint « Il était une fois un vieil homme… ».

Un de mes profs, au cégep, nous parla un jour du Vieil homme et la mer (Folio) de Hemingway. Je ne sais plus si c’est lui ou un autre qui, autour de 1978, nous fit aussi l’éloge de l’expérience sociale que représentait à ses yeux le Kampuchéa démocratique de Pol Pot : « Quelque chose de neuf est en train de se passer là-bas… » Tu parles. En tout cas, il enseignait la philo.

« Hemingway, parvenu à l’âge mûr, nous confia-t-il, après une éclipse romanesque de dix ans et un mauvais roman raillé par la critique, le coeur et le dos réduits en compote par une comtesse italienne et deux accidents d’avion, commence son meilleur livre, le sommet de son oeuvre, par la formule la plus naïve, la plus usée en apparence, l’éternel début des contes : Il était une fois un vieil homme… »

Fort bien. Sauf que… Hemingway n’a jamais écrit ça. Le texte original dit : « He was an old man who fished alone… »

Repensant à cet incipit dont s’est servi le traducteur français Jean Dutourd pour inventer un conte (ou une intention parodique) complètement étranger à la bonne grosse prose de Papa, j’ignorais la petite controverse franco-française de 2012 autour de la nouvelle traduction mise en ligne par François Bon, et les démêlés de ce dernier avec Gallimard, détentrice des droits sur le chef-d’oeuvre. En allant jeter un coup d’oeil à la retraduction de Bon, j’ai éprouvé un certain soulagement : au moins, les « bas blancs » de la grosse machine à laver hexagonale y sont redevenus les White Sox de Chicago.

Opacité et transparence

 

Ce pouvoir de la traduction m’intéresse. Depuis quinze ans, j’ai vécu, au Devoir, une forme particulière de schizophrénie linguistique. Appelé à couvrir le domaine des littératures des Amériques en traduction, j’ai fait l’expérience du cruel paradoxe qui caractérise le travail de tout traducteur : la bonne traduction est transparente ; on ne remarque donc que les mauvaises…

Difficile de tomber plus mal que sur l’épouvantable traduction de Duane est dépressif, le gros roman de Larry McMurtry traduit chez Sonatine. Il est, dans le ratage des traductions, un seuil au-delà duquel les défauts de construction et les équivalents douteux deviennent du pur divertissement. Exemple : utiliser l’expression « coucher ensemble » pour décrire les rapports sexuels d’un couple qui partage le même lit depuis… quarante ans.

Moins embarrassé, le romancier texan, pour évoquer le même acte, a probablement employé un de ces bons gros « fuck » qui fleurissent l’idiome étasunien.

Mais la pudeur n’est pas le seul problème de madame Sophie Aslanides, traductrice de Duane est dépressif. L’usage des conjonctions et des prépositions ne semble pas évident chez elle (« Non seulement parce qu’elle se retrouvait dans un endroit où il n’y avait pas de plage, mais aussi sans le moindre rayon de soleil. »). L’amateur de ces constructions déficientes qu’on appelle janotismes y trouve son compte. « Sans qu’il sache comment, avant d’avoir fini de raconter très brièvement sa vie, l’heure s’était écoulée. » (Moi : une heure qui raconte sa vie, ça ne doit pas prendre beaucoup plus qu’une heure…) «… un braconnier avec un silencieux dont il avait aperçu les feux arrière. » (Je vais en forêt depuis longtemps, mais une carabine équipée de feux arrière, c’est du nouveau…).

Comme lecteur et critique, on a alors le choix : ou bien on estime que notre lecture de ce gros et passionnant roman est irrémédiablement gâchée par la traduction ; ou bien on décide de s’amuser malgré tout, remplaçant un plaisir de lecture par un autre. Remonter, en pensée, à l’intention première de l’auteur, qui nous parvient défigurée par une mauvaise compréhension ou la simple maladresse, devient alors un jeu susceptible de rendre un peu moins assommants tous ces tas de pages couverts d’une prose approximative.

La traduction boiteuse de Duane est dépressif constitue un cas extrême : celui d’une professionnelle qui, de toute évidence, ne maîtrise ni la langue d’accueil ni celle de l’édition originale. Autre explication : tout ça est débité très vite et passé à la moulinette d’un anglais de façade avec pour principal souci de faire bouillir la marmite.

Ce n’est pas toujours la faute des traducteurs. La ruée vers l’Amérique des éditeurs parisiens nous vaut d’être, chaque année, envahis par des tombereaux d’ouvrages de fiction dont la qualité littéraire varie de banale à bancale. Une traduction bâclée peut torpiller un bon livre. En revanche, aucun traducteur n’a le pouvoir de sauver un très mauvais livre.

Lire dans le texte?

 

Je parlais de schizophrénie. Forcé, depuis quinze ans, de me taper tous ces bouquins réécrits dans une langue au mieux franchouillarde, c’est-à-dire locale à la manière du septième arrondissement de Paris, lorsqu’elle n’est pas tout simplement impropre (fruit d’une opération commerciale hâtive, plombée par trop de présupposés culturels erronés, etc.), mon premier réflexe a souvent été de dire aux lecteurs du Devoir : s’il vous plaît, allez donc lire ça dans le texte, en anglais américain.

Je le pense, mais me retiens de l’écrire. Car que faudrait-il penser du chroniqueur de littérature d’un quotidien francophone qui, semaine après semaine, enverrait ses lecteurs dépenser leur argent chez Chapters et Indigo ? Le milieu du livre québécois dessinerait un X sur ma photo.

À la forme d’écartèlement mental que je ressens alors, je vois trois solutions : 1. une chronique portant sur les oeuvres en traduction, mais seulement celles dont le passage à l’autre langue ne pose, en apparence, aucun problème ; 2. une chronique sur les livres en anglais dans Le Devoir — très logique, mais que répondre au puriste épidermique qui me peindra en allié objectif de la franglicisation du Québec ? ; 3. une chronique sur la traduction comme telle — qui traite expressément de ce voyage d’un texte entre les langues, d’un sens à l’autre.

En attendant, ce constat : les Québécois devraient être, idéalement, les traducteurs de l’Amérique en français. Dans les faits, nous sommes une colonie de l’édition qui subit l’hégémonie langagière et commerciale de la France.

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