Nostalgie de croissance

Et s’il fallait reléguer la croissance économique à l’histoire, au passé ? Plus qu’un effet d’après-crise, le déclin de la productivité est devenu un phénomène aussi structurel que le chômage de longue durée. Avec toutes ces économies vieillissantes, avec ces inégalités grandissantes, avec aussi toutes ces externalités qu’il faudra bien se résoudre à soustraire du calcul du PIB, la croissance est menacée d’épuisement sans autre révolution technologique.

La fin de la croissance a été évoquée à quelques reprises depuis la fin de la crise de 2008. L’idée revient occuper l’avant-scène économique avec cette déflation menaçant l’Europe, cette économie allemande qui s’essouffle et ces pays émergents ne parvenant plus à soutenir le rythme. L’OCDE en a rajouté mercredi. Derrière ce chômage demeurant obstinément ancré à son niveau d’avant-crise se profile l’explosion du chômage structurel, un fléau social devenu alarmant.

 

Ce chômage de longue durée a doublé depuis 2007. Pour les emplois, le recours excessif au temporaire et au statut précaire est vivement dénoncé.

 

Ailleurs, en France, le Conseil d’analyse économique doit remettre sous peu un rapport, coiffé du titre laconique Croissance potentielle. Les trois auteurs — un économiste en chef, un chercheur spécialiste en inégalités et en relation de travail et un professeur spécialiste de l’innovation et de la RD — parleront de déclin de la productivité et de ses effets possibles sur les économies vieillissantes des pays industrialisés, nous dit Le Monde.

 

La toile de fond : ce long déclin de la productivité qui perdure depuis un demi-siècle. Sans une nouvelle vague d’innovations technologiques, qu’on ne voit toujours pas se profiler à l’horizon, le progrès technique est condamné à l’épuisement, dit-on. Le quotidien français cite un expert rappelant que nous sommes à la fin d’un cycle de 25 ans dominé par l’avènement des technologies de l’information et de la communication (TIC). À l’exception de ceux observés aux États-Unis, « les gains de productivité associés à ce cycle ont été assez faibles en comparaison de ceux liés à la deuxième révolution industrielle, celle de l’électricité, du moteur à explosion et de la chimie, qui a duré 75 ans. » Et l’observation couvre tant la productivité du travail que celle de l’ensemble des facteurs de production, ajoute-t-on.

 

Trois révolutions industrielles

 

L’an passé, Robert Gordon, économiste de l’Université de Northwestern, concluait également aux effets ténus de la révolution des TIC. Il rappelait que les progrès rapides des 250 dernières années, résultat de trois révolutions industrielles, étaient associés à des avancées technologiques majeures. À ces yeux, la deuxième a été celle qui a généré les plus importants gains de productivité en plus de 80 ans.

 

Dans son rapport 2013 sur le développement humain, les Nations Unies ont pourtant fait ressortir que « l’émergence du Sud est sans précédent par sa rapidité et son ampleur ». La fameuse révolution industrielle du XIXe siècle n’a touché qu’une centaine de millions de personnes. Aujourd’hui, l’essor économique emporte des milliards de personnes réparties entre l’Asie, l’Amérique latine, l’Afrique et l’Europe de l’Est, réduisant de moitié la proportion d’humains vivant sous le seuil de pauvreté extrême. Si, avant la révolution industrielle, le niveau de vie a doublé en cinq siècles, il double aujourd’hui tous les 30 ans. Pourtant, rien n’y fait. On doit comprendre que l’angle de la consommation n’a pas apporté les résultats escomptés sur la croissance.

 

Robert Gordon disait n’entrevoir aucune vague digne de ce nom capable d’inverser le déclin tendanciel de la productivité. Et il retenait six défis confrontant les pays industrialisés : le vieillissement de la population, le plafonnement des gains en éducation, le creusement des inégalités, la crise environnementale et l’endettement des ménages et de l’État.

 

Il faut intégrer à cette liste l’actualisation des externalités, une nécessaire comptabilisation désormais reconnue par le FMI et l’OCDE. En ajoutant à l’équation la valeur actuelle des obligations en matière d’engagements sociaux non financées ; en y greffant également les coûts futurs non comptabilisés des impacts environnementaux des choix faits et non faits, présents et passés, tout chiffre de croissance, quel qu’il soit, n’est que mirage.

 

Mais le chômage structurel, lui, est condamné à demeurer bien réel.

À voir en vidéo