Le vrai du vrai

Ça commence à ressembler à un mélodrame. Les Québécois ont boudé encore plus les grands écrans cet été. Le président de l’Association des propriétaires de cinémas du Québec, Vincent Guzzo, a évoqué « peut-être le pire été dans les derniers vingt ans ».

 

L’autoréférentialité étant à la mode narrative, si la situation du septième art inspirait un long métrage, il pourrait s’intituler The Age of Extinction (en version premier degré) ou Tu dors Monique (pour les initiés).

 

Le recul de tous les rendements s’approche du quart par rapport à l’été 2013, qui n’était déjà pas vraiment une comédie joyeuse. Les blockbusters hollywoodiens n’ont pas obtenu de bonnes performances. Les films franco-français non plus.

 

Les longs métrages québécois, eux, piquent encore plus du nez. À moins d’un miracle, au bilan 2014, la part de marché des productions nationales sera sous les 4 %. En ce centenaire du début de la Première Guerre mondiale, le portrait de groupe commence à ressembler à une photo de poilus avec gueules cassées. Le cinéma québécois ne crève pas seulement l’écran : il crève à l’écran.

 

Le film 1987 demeure le seul millionnaire des guichets. Et encore, tout juste. Tous les autres longs métrages d’ici affichent des rentabilités navrantes de quelques centaines, voire quelques dizaines de milliers de dollars.

 

Le vrai du faux fournit la plus grande déception. Sur papier, la proposition avait tout pour réussir : un scénariste-réalisateur (Émile Gaudreault) abonné aux succès populaires (De père en fils et ses dix millions de recettes), des vedettes adulées (dont Stéphane Rousseau). Peine perdue : la nouvelle comédie a coûté 8 millions et rapporté moins d’un demi-million.

 

Ce qui donne quoi concrètement ? Pour chaque dollar injecté, Le vrai du faux a engrangé six petits sous. Pour le vrai de vrai, l’État a accordé une subvention de 200 $ à chacun des billets achetés.

 

Est-ce seulement une faute ? Dans un sens, on peut bien se dire, avec les gens du milieu qui en profitent, que les succès d’estime ici comme dans les festivals étrangers valent la dépense. On peut rajouter que le cinéma tend un miroir à sa société et que cette précieuse image doit se payer sans s’évaluer avec des critères utilitaristes. On peut même penser que l’État distribue des milliards à toutes sortes d’industries, alors pourquoi pas à celle-là aussi, n’est-ce pas ?

 

Pour le commun des mortels, pour le contribuable aussi, pour le Québécois de base au nom de qui sont tournés les chefs-d’oeuvre et les navets censés lui donner du sens, il y a tout de même des comptes à rendre. Au moins un peu. Un échec, ça va. Un bide sur deux ou trois ou cinq, même, pourquoi pas. Mais presque tous dans le caniveau, après avoir dépensé un bon milliard d’argent public en dix ans ? Faut-il vraiment rappeler qu’on ne sait rien de l’évolution des salaires des vedettes et des producteurs ?

 

N’importe quelle entreprise normalement constituée serait en faillite après un échec pareil. Pas ici : la situation tourne au non-sens d’un art sans public, payé par le public, sans reddition des comptes publics.

 

À qui la faute ?

 

Dans ce cas, s’il y a une faute, il doit bien y avoir un coupable. On a l’embarras du choix, en pouvant accuser pêle-mêle les mauvais scénarios, le beau temps, l’endettement des ménages, le popcorn, la mondialisation, la concurrence croissante des autres sources de divertissement, à commencer par la télévision de qualité.

 

Parlons-en. Au fin fond, si le grand écran va si mal, ici comme ailleurs, n’est-ce pas en bonne partie à cause du succès des petits, de l’ordinateur, des tablettes et de la télé branchée ?

 

Un essai au titre éloquent vient de paraître en France : La télévision a-t-elle tué le cinéma ? Là aussi, plus de neuf films sur dix ne rentrent pas dans leurs frais. Pire : presque aucune production à plus de 10 millions d’euros n’équilibre ses comptes. Les fours s’accumulent tandis que les Français passent en gros cent fois plus de temps devant leur poste que dans les salles obscures et que les productions télé semblent susciter plus d’impacts socioculturels que le cinéma.

 

L’accusation de meurtre du cinéma revient depuis l’invention de la télévision. Sauf que, cette fois, les indices clignotent comme des feux rouges. Le problème dépasse largement la simple concurrence des loisirs, quoique se gaver de 121 épisodes de la série Lost ou des 62 heures de Breaking Bad doit bien finir par gruger du temps disponible pour d’autres activités.

 

Surtout, le cinéma doit maintenant composer avec une fiction télé qui emprunte de plus en plus aux codes cinématographiques, qui les amplifie même à certains égards, pour les meilleures. Les frontières et les liens entre les deux arts s’effacent.

 

Les films ne génèrent pas seulement de moins en moins d’entrées en salle : ils font aussi de moins en moins d’audience sur les chaînes généralistes. Par contre, pour le prix d’une place dans un mauvais palace bruyant, Netflix ou un autre service à volonté donne accès à des milliers de longs métrages.

 

Quand les données ont commencé à plomber au tournant de la décennie, le milieu a crié à la conjoncture cyclique. Le film populaire Le vrai du faux a coûté plus cher que la plus chère des saisons de n’importe laquelle des séries télévisées québécoises présentées cette année, mais n’a pas attiré plus de monde que le jeu télévisé Atomes crochus de V. La crise semble profonde et structurelle. Ça commence à ressembler à une tragicomédie.

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8 commentaires
  • Louis Gérard Guillotte - Abonné 2 septembre 2014 04 h 56

    Pour ma part...

    A ma dernière visite au Cinéplex de Beauport j'ai du quitter la salle pour attendre la
    fin des bandes annonces tellement celles-ci étaient d'une violence sonore infernale
    associée à un montage des images vous mitraillant d'effets spéciaux électrochocs,
    agressant ma paisible conscience et tout mes sens avec une violence voulue et inouie
    frisant un barbarisme des pires névroses de prédateurs.Nous retrouvons cette même
    recette empoisonnée dans les bandes-annonces d'émissions à venir ou de publicités
    commerciales,et cela en plein dans votre salon où,heureusement,vous pouvez couper le son à ces agresseurs violeurs de domiciles,-ta gueule-et revenir à votre mots-croi-
    sés pour les 3 minutes que dure l'agression imagée.
    Le Cinéma Mégantic carbure à longueur d'année à cette abrutissante conception du
    7ième Art.

  • Gil France Leduc - Inscrite 2 septembre 2014 09 h 38

    Location

    Je ne connais pas les rouages de l'industrie, mais je ne comprends pas pourquoi de nos jours les films ne sortent pas en même temps au cinéma et en location, quitte à payer le prix d'un film en salle pour une « nouveauté ». C'est le public qui devrait avoir le choix.

    Je comprends qu'il s'agit du 7ième art et que les films ont été pensé pour être vus sur un grand écran. Mais les cinéphiles ne sont peut-être pas tous d'accord ou n'ont tout simplement plus le temps de se déplacer au cinéma.

  • Denise Lauzon - Inscrite 2 septembre 2014 11 h 25

    Gros gaspillages

    Les milliards investis dans l'industrie du cinéma partout dans le monde en une année est scandaleux. Esseyons d'imaginer les ressources matérielles que nécessitent la production de ces milliers de films. Personne ne semble se questionner sur les ressources limitées de la planète.

  • Francis Catellier-Poulin - Inscrit 2 septembre 2014 12 h 54

    Argent

    Je pense que l'explication est simple: les gens ont maintenant à la maison accès à des appareils abordables et performants. Pourquoi payer 40 $ pour des billets + 15 $ pour un pop-corn et 2 liqueurs et se taper l'abrutissement des salles de cinéma modernes quand on peut écouter tranquillement chez soi un film pour quoi...? 75 cennes pour un sac d'Orville Redinbacker, 50 cennes pour 2 verres de Pepsi, et quelques pinottes de plus pour l'abonnement Netflix ou la location à la bibliothèque du coin ? Si en plus je me suis fait plaisir et j'ai investi dans un cinéma maison ou une télé 3D alors oubliez le cinéma.

    De fait, dans les chiffres du cinéma, et de la rentabilité de nos films, il faudrait impérativement inclure les redevances pour les DVD et autres locations digitales. Alors seulement on aurait le vrai portrait de la santé de l'industrie.

    • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 2 septembre 2014 20 h 03

      « De fait, dans les chiffres du cinéma, et de la rentabilité de nos films, il faudrait impérativement inclure les redevances pour les DVD et autres locations digitales. Alors seulement on aurait le vrai portrait de la santé de l'industrie. »
      Judicieuse observation, à mon avis !
      Quand la télé est arrivée au début des années 1950 et qu'elle s'est développée tous azimuts au cours des 20 années suivantes, on a craint qu'elle tue le cinéma. Elle ne l'a pas fait. Mais ça prenait un sacré bout de temps avant qu'une oeuvre récente passe au petit écran, et encore, on ne la présentait pas en version intégrale...
      Il n'y a pas de raison --même si l'Internet s'est rajouté -- pour que ça arrive maintenant puisque les films sont en bout de ligne visionnés par autant de gens. Ils le sont tout simplement autrement, mais trop facilement et à un prix trop bas. Aux créateurs et aux producteurs, donc, de trouver les moyens de tirer profit de la multiplicité des plateformes afin que les bayeurs de fonds publics cessent de jeter l'argent des contribuables dans un puits tari.
      Que Netflix puisse tant offrir à ses abonnés pour 10$ par mois seulement est une aberration économique. La chasse aux redevances devrait être rouverte !...

  • Josette Allard - Inscrite 2 septembre 2014 20 h 20

    Des navets...

    J'ai bien essayé d'y aller. Mais il n'y avait que des navets, tant les productions américaines que d'ici. Je me suis donc rabattu sur mon vidéoclub où j'ai trouvé nombre de petits bijoux, sans doute passés inaperçus des diffuseurs sur grand écran.