La Grande Dépression (bis)

Cela fait déjà cinq ans que la reprise économique est censée avoir commencé dans les pays développés et l’on attend encore que cela paraisse. Comme la dernière fois qu’une telle crise s’est produite, serrer les dents en attendant un retour à la normale ne sera pas suffisant.

Exception faite des profits des entreprises et de l’imperturbable euphorie des places boursières, l’état de santé des économies développées continue d’être préoccupant, six ans après le début de la pire récession que le monde ait connue depuis la Deuxième Guerre mondiale. Vendredi, ce sont les chiffres sur l’inflation dans la zone euro qui ravivaient le spectre d’une spirale déflationniste. La veille, on avait assisté encore une fois à une révision à la baisse des prévisions de croissance d’une importante institution. Il s’agissait, cette fois, du Bureau du budget du Congrès, qui ne pense plus désormais que l’économie américaine puisse connaître une expansion de 3,1 % cette année et s’attend désormais à moitié moins (1,5 %).

 

Les experts nous avaient bien prévenus qu’il fallait beaucoup plus de temps à se remettre d’une crise financière que d’une simple crise économique, mais quand même.

 

Si l’on se fie au rythme de croissance que maintenaient depuis 10 ans ces économies avant que l’effondrement de Wall Street ne brise leur élan, la crise a déjà coûté aux États-Unis l’équivalent de 13 600 milliards en croissance perdus contre 5800 milliards dans la zone euro, observait jeudi l’économiste américain Bradford Delong, dans le site Internet d’analyse Project Syndicate. Au rythme où vont les choses, ces montants pourraient tripler d’ici 10 ans, disait-il, avant de conclure qu’il était temps d’appeler un chat un chat et de reconnaître que les économies avancées n’ont plus seulement affaire à une Grande Récession, mais à une véritable dépression.

 

Des excuses commodes aux réformes structurelles

 

Son confrère Stephen Roach écrivait, dans le même site Internet, la veille, son exaspération à l’écoute de toutes les excuses qu’on se donne chaque fois. C’est parce qu’il a fait froid cet hiver, ont dit les uns. C’est la faute de la guerre d’embargos avec la Russie, ont dit d’autres. « Les chocs, qu’ils viennent du temps qu’il fait, des conflits géopolitiques, des grèves ou des désastres naturels, sont la règle de nos jours, pas l’exception », a-t-il rappelé. Le grand danger lorsque l’économie est aussi fragile, a-t-il ajouté, est que l’un de ces chocs conjoncturels ne la fasse pas seulement trébucher, mais tomber.

 

Pour certains, une partie du problème vient des politiques d’austérité des pouvoirs publics qui étrangleraient la croissance. Il faut admettre, par contre, que les banques centrales ont généralement fait le contraire et arrosent généreusement l’économie de leurs liquidités.

 

De plus en plus d’experts font valoir que les facteurs à l’origine du manque de vigueur de la reprise sont présents depuis longtemps dans nos sociétés. Ils citent, notamment, le vieillissement de la population et la concurrence des économies émergentes et réclament, par conséquent, des réformes en profondeur, dites structurelles. En Europe, on dénonce, par exemple, les trop grandes rigidités du marché du travail. Au Canada, il est souvent question des faibles gains de productivité. Cette idée de réformes en profondeur est aussi évoquée en ce qui concerne le rôle et les outils de l’État.

 

Certains disent également que le temps des grandes avancées technologiques à la source de la forte croissance économique des 250 dernières années — comme la machine à vapeur, l’eau courante et l’ordinateur — est passé.

 

Tous ces phénomènes en ont amené certains, comme l’ex-secrétaire américain au Trésor, Larry Summers, à presque jeter l’éponge en affirmant que nous étions désormais entrés dans une période de « stagnation de longue durée ».

 

Comme en 29

 

Les historiens nous rappellent, pour revenir au parallèle avec la Grande Dépression, que la même idée avait aussi été évoquée dans les années 30. Le pessimisme durant ces années noires était compréhensible, mais les événements devaient lui donner tort.

 

Pour que la situation se renverse, il a toutefois fallu du temps et oser entreprendre de grandes transformations. On a notamment augmenté considérablement le rôle de l’État dans l’économie et dans les politiques sociales, resserré les règles bancaires et inventé des institutions économiques internationales chargées, entre autres, de l’aide au développement des pays dans le besoin (d’abord dans l’Europe dévastée par la guerre, puis ailleurs), de la coopération et de la stabilité financière ainsi que de la promotion du libre-échange.

 

Le contexte et les besoins sont différents aujourd’hui, mais ne sont pas sans grands enjeux qui pourraient être au coeur des stratégies de relance économique à long terme. Outre les réformes déjà en cours en matière de règles bancaires, de coopération économique internationale et de fonctionnement de l’État, l’un de ces enjeux est évidemment celui de la lutte contre les changements climatiques.

 

Non seulement le problème représente une terrible menace pour la prospérité — et même la survie — de nos sociétés, il ouvre aussi la porte au développement d’innovations technologiques majeures et à une transformation de nos économies en profondeur susceptibles de leur redonner leur vigueur perdue.

5 commentaires
  • Harvey Mead - Abonné 30 août 2014 07 h 56

    Tant qu'à aboutir à une conclusion dans la marginalité

    Je m’attendais à une autre conclusion pour le portrait brossé par Desrosiers. Et à cet égard, je m’attendais à ce que Desrosiers mentionne la Deuxième Guerre mondiale comme étant impliquée dans la «reprise» après l’autre dépression.

    Dans de récents articles sur mon blogue, je commente deux interventions récentes du Fonds monétaire international (FMI) qui insistent sur la nécessité d’intégrer dans nos bilans les coûts des externalités de notre activité économique – des coûts énormes – ainsi que l’initiative du Deep Decarbonization Pathways Project (DDPP), qui cherche à fournir des pistes pour les Nations-Unies, surtout technologiques, pour un accord sur le climat qui respectera le budget carbone établi par le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat.

    La lecture de ces documents n’aboutit pas à la conclusion de Desrosiers dans cette chronique. Selon ma lecture, un accord sur le climat est une impossibilité économique, technologique et politique, et cela annonce – c’est déjà annoncé – une autre guerre à mener, une guerre qui se fera en fonction de notre dépendance presque absolue à une énergie fossile bon marché pour nos économies.

    Celle-ci, devenant de plus en plus chère, se cache derrière toutes les données économiques dont il est question ici. Nous avons dépassé les limites dans notre poursuite, finalement une illusion, d’une «prospérité» matérielle et une «vigueur» économique qui ne reconnaissent pas de limites.

  • Richard Aubry - Abonné 30 août 2014 15 h 11

    La Grande crise

    S'il y a une chose qu'on a peu compris, mais surtout peu accepté après cette crise, c'est que nos économies ont absolument besoin de consommateurs beaucoup plus que de ressources humaines.
    Je vous laisse développer.

    Richard Aubry

  • Catherine Paquet - Abonnée 31 août 2014 06 h 52

    Sommes-nous en train de perdre la foi

    Pourquoi ne croit-on plus que la plus simple des lois de la nature s'applique également à l'économie de nos pays, et finalement de la planète. On nous a appris à croire que, comme la veut la loi de la nature, une bicyclette qui n'avance pas doit inexorablement tomber, une économie qui ne croît pas, doit également tomber ou s'embourber dans une crise sans fin.

  • François Beaulé - Abonné 1 septembre 2014 10 h 50

    Un seul Dieu tu adoreras

    L'économie capitaliste a fait l'objet d'un culte, d'abord dans les pays anglo-saxons, aux États-Unis plus que partout ailleurs, puis ailleurs en Occident. Aujourd'hui, tous les pays du monde sont devenus dépendants de cette économie géante et mondialisée.

    Or cette économie carbure à une croissance que la planète ne peut supporter indéfiniment ni quant aux ressources naturelles à fournir ni quant à l'absorbtion des polluants qui l'empoisonnent. Il faut donc perdre la foi dans ce dieu matérialiste.

    Il serait stérile de chercher un enseignement dans la crise des années 1930. Il ne s'agit plus du tout de stimuler encore et encore une économie qui menace la survie de l'espèce humaine. Il faut plus que des réformes. Il faut une révolution.

  • Leclerc Éric - Inscrit 1 septembre 2014 20 h 45

    Les rumeurs disaient à l'époque

    Que la crise financière mondiale de 2008 ne nous permettrait pas de rattraper les emplois perdus et de voir une véritable reprise avant au moins dix ans.

    Même chose pour les pertes de 40 G$ à la CDPQ qui sont maintenant choses du passé. Sauf que les pertes des régimes de retraite publics, vont devoir être renfloués par les travailleurs eux-mêmes pendant un bon bout de temps. Et la CDPQ a perdu la confiance des municipalités qui ont déposé les avoirs de leurs employés ailleurs.

    Les indicateurs économiques sont au plus bas et Philippe Couillard a promis 250,000 emplois pendant son premier mandat majoritaire... pendant ce temps son ministre de la Faune, Forêts et Parcs doit abolir plus de 50 postes.

    Le ministre des Finances, Carlos Laiteo doit absolument équilibrer le prochain budget de son gouvernement (car en tant de banquier - son honneur est presqu'en jeu). Et rien quand viendra le temps de présenter un énoncé économique (peut-être cet automne), il souhaitera que les revenus soient un peu plus élevées que les dépenses.

    Pendant ce temps, les emplois à temps plein disparaissent (plus 40,000) depuis le début de l'année et les emplois à temps partiel, dont les conditions de travail sont déterminées à l'avance par les firmes de recrutement privées abondent.

    En plus, il paraît que l'économie mondiale pourrait nous réserver de bien mauvaises surprises en... 2015!

    Desjardins nous annonçait tout récemment que SEULS les gains de productivité allaient être le principal élément qui déterminerait le taux de croissance économique, pour les dix à quinze prochaines années, estimé à tout au plus 2% par an!?!

    Ici au Québec, ont hésite encore à forer le sous-sol de l'Île d'Anticosti pour exploiter du pétrole qui pourrait nous enrichir (tout comme en Alberta), mais comme nous avons des surplus qui valent près de 8 G$, ont augmente la facture des abonnés pour payer ces surplus et ont vend l'électricité aux U.S.A à gros prix!

    Ont est pas sortis du bois!