Contre vents et marées

Nos cinéastes aiment désormais se montrer à Toronto. Le TIFF servira d’ailleurs de tremplin à l’Elephant Song de Charles Binamé.
Photo: Sébastien Raymond Nos cinéastes aiment désormais se montrer à Toronto. Le TIFF servira d’ailleurs de tremplin à l’Elephant Song de Charles Binamé.

Sous la plume des journalistes de cinéma fleurit sans relâche l’expression « contre vents et marées » à l’heure d’évoquer la noble et folle position de Serge Losique, président du Festival des films du monde, qui tient son cap malgré l’adversité. Au fil des éditions houleuses, on l’a écrite au moins dix fois chacun (dans tous nos journaux cette année). Faudrait compter.

 

Privé des fonds publics et de la plupart de ses commandites, l’homme à casquette a hypothéqué son cinéma Impérial pour garder à flot son édition en cours — comme en 2005 et en 2006, ses biens personnels mis en gages. On admire sa tête de cochon. Quel autre patron d’une manifestation culturelle en ferait autant ? Et l’imaginaire collectif de le voir plus que jamais en capitaine de navire sabordé filant entre le récif de Charybde et le gouffre de Scylla. Par ici les allégories maritimes ! On les garde dans nos sacs à clichés, pour services ultérieurs.

 

J’ai passé la semaine au Festival des films du monde, persuadée à tort ou à raison de participer à sa dernière édition, puis doutant presque. Regardant des films comme ci comme ça, ni franchement mauvais ni transcendants. Nul ne fréquente ce festival pour connaître les dernières tendances cinématographiques de toute façon, plutôt pour voyager, par grand écran interposé, à travers la planète.

 

Il y avait encore des spectateurs, des salles combles parfois. Les jeunes ne le fréquentent guère. Air connu. Mais les fidèles habitués d’hier, si. Plusieurs d’entre eux y font le plein de films non hollywoodiens pour le reste de l’année. Certains montrent les dents à ceux qui prévoient la mort de leur rendez-vous attitré. Ou même aux critiques qui critiquent. Ils veulent voir leurs films en paix, refusent d’être assis sur un volcan. Ce n’est plus un festival, c’est une cause, un enjeu.

 

On veut bien, on comprend. Mais tout bouge, là comme ailleurs, et le milieu du cinéma québécois l’a déserté. Parfois surgit une tête familière dans les corridors désertés du Hyatt. Elle soupire, avance timidement des pistes de solution, puis se tait, avec un haussement d’impuissance.

 

Pour l’instant, nos films, comme bien d’autres, filent se faire voir à Toronto. On s’envolera bientôt nous aussi dans la Ville reine, car le TIFF commence jeudi. Rampe de lancement des oeuvres américaines de Jean-Marc Vallée (Wild), de Philippe Falardeau (The Good Lie), de François Girard (Boychoir), mais aussi du prochain Charles Binamé (Elephant Song), etc. Toute l’industrie sera là, elle qui refuse de se pointer ici. Le TIFF a ses ennuis, remarquez. Il vit mal sa concurrence avec Venise et Telluride, mais ce sont des problèmes de riches.

 

Pas ici.

 

Retour à Montréal. Soit les institutions réinvestissent dans le FFM, soit celui-ci s’effondre d’ici un an, peut-être deux. Mettre la clé sous la porte signifie toutefois sacrifier son loyal public : une perte sèche. Pas de statu quo possible pourtant. Il faut vite développer des avenues inédites pour clientèles diversifiées, créer des événements, rameuter le milieu du cinéma québécois et travailler avec lui, jongler avec les nouvelles plateformes, retrouver du lustre, inventer l’avenir. L’argent public est plus rare qu’avant. Et l’État a retiré ses billes.

 

On plaint l’équipe du FFM et son public. Mais au long des ans, les institutions ont offert si souvent d’accroître leurs appuis si Serge Losique acceptait le titre de président honorifique pour laisser la place à de nouvelles équipes. Même des compagnies privées, façon Astral, auraient injecté de l’argent frais si… Il a tant refusé de passer la main, ce capitaine-là.

 

Danièle Cauchard, l’actuelle directrice, qui se tape le gros boulot lié à la mécanique du rendez-vous, entend prendre sa retraite après cette édition-ci. On veut bien la croire.

 

Des entreprises travaillent à la survie du FFM. Des avocats s’agitent dans l’ombre. À l’intérieur de ses dates réservées, le festival possède des droits sur le tronçon central de la rue Sainte-Catherine, à animer à sa guise. Il n’en a pas fait grand-chose, mais ce privilège vaut son pesant d’or.

 

Certains se rêvent déjà à la tête du festival, tirent des plans sur la comète. Mais Michel Nadeau, membre de son conseil d’administration, a proposé un gros coup de barre cette année, en pure perte.

 

Peut-être ce festival en déclin sera-t-il repris et transformé du tout au tout. Mais bonne chance à celui qui veut convaincre les institutions de remettre des sous dans l’aventure ! Après la lettre diffamatoire émanant du FFM, publiée dans La Presse cet été, contre la présidente de la SODEC, Monique Simard, une volte-face du Québec semble à tout le moins compromise… Autre piste : épauler davantage le Festival du nouveau cinéma pour l’aider à développer un volet compétitif de primeurs.

 

Le pire scénario serait d’éparpiller l’enveloppe dévolue habituellement au FFM entre plusieurs festivals de films de Montréal. La ville perdrait ainsi et pour longtemps la possibilité d’avoir le grand rendez-vous de films généraliste dont elle est vraiment en droit de rêver.

 

Il était une fois…

 

Petit retour sur les propos du ministre de l’Éducation, Yves Bolduc, qui s’est mis le pied dans la bouche avec sa malheureuse phrase sur les enfants qui n’en mourront pas d’être privés de nouveaux livres dans les bibliothèques scolaires cette année. Bon, c’était nul, il demande pardon pour des paroles reflétant toutefois un mal généralisé.

 

Que le siège de l’Éducation soit occupé par un ministre qui maîtrise si mal sa langue maternelle montre le peu de cas que le gouvernement libéral a fait de ce portefeuille quasi sacré. On s’entend là-dessus. Mais Yves Bolduc est le reflet de sa société. Les Québécois maltraitent leur langue et lisent peu — ça vaut également pour la majorité de ceux qui ont lancé des tomates au ministre.

 

Et tout s’enchaîne. Pourquoi des parents non-lecteurs pousseraient-ils leurs enfants à s’y frotter, en menant le combat contre leurs jeux vidéo par-dessus le marché ? Faut d’abord y croire. Idem pour les enseignants et le ministre. L’anti-intellectualisme au Québec fait tache d’huile de haut en bas. À l’heure des mutations technologiques, alors que la capacité de concentration du cerveau pour lire un roman complet s’effiloche, tout se conjugue pour balayer les livres en dessous du lit. Mais hep ! La lecture, c’est passionnant. Et si on commençait par ça, juste pour voir, après avoir ouvert une couverture. Il était une fois…

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