Une fois, c’tait deux gars

En juillet, le burlesque a repris le devant de la scène, caracolant dans bien des coins du Quartier des spectacles grâce aux bons soins de Juste Pour Rire et de ses partenaires. On a d’abord souligné le centenaire de la naissance d’Olivier Guimond fils, avec un spectacle du Cirque Éloize et une diffusion sur grand écran de la série César, longtemps perdue. Autre anniversaire, les 55 ans de carrière de Gilles Latulippe ont donné lieu à l’organisation d’un gala hommage où l’homme de 76 ans fut sacré « virtuose de la joke de bizoune ».

 

À cette occasion, Benoît Brière n’a pas manqué de rappeler que les galipettes et blagues salaces des « burlesquers » — à prononcer à l’anglaise afin de bien se remettre en bouche les origines américaines de la discipline — furent bien souvent considérées avec snobisme et mépris par les « théâtreux » ; il faut sans doute comprendre ici les tenants d’un théâtre sérieux, qu’ils soient praticiens, critiques ou historiens.

 

Celui qui interpréta ce Cher Olivier sous la direction d’André Melançon en 1997 n’a évidemment pas tort. Durant les années d’or du burlesque, qui vont de la Crise au début des années 50, nombreux sont ceux qui, par attachement aux traditions artistiques européennes ou par désir d’avènement d’une haute culture locale, réduisaient ce genre à un vulgaire divertissement de masse misant sur la facilité et la grossièreté, marques de commerce d’une industrialisation typiquement américaine du spectacle qui menaçait d’étendre son influence avilissante jusque sur nos braves scènes canadiennes-françaises.

 

Les pitreries de Ti-Zoune et consorts n’ont pourtant pas manqué d’être en quelque sorte réhabilitées par la culture savante, et ce, surtout grâce aux importants travaux de l’historienne Chantal Hébert qui consacra deux ouvrages au sujet durant les années 80. Constatant la rapide disparition des grands représentants d’une discipline qui, par la nature souvent improvisée de ses manifestations et le peu de littérature sérieuse qui lui fut consacrée de son vivant, menaçait de ne subsister que dans les fichiers bien éphémères de la mémoire humaine, la jeune chercheuse était notamment allée au-devant des survivants, magnétophone en bandoulière.

 

Si ce théâtre avait perdu des plumes dans les années d’après-guerre, c’est principalement parce que, selon Hébert, le public et les artistes se tournèrent davantage alors vers la télévision et les cabarets où l’on présentait du stand-up. On pourrait aussi choisir d’y voir moins une disparition qu’une sorte de migration médiatique, dans la mesure où, à quelques changements près, les visages, personnages, situations et types de blagues importés du burlesque constituèrent durant de nombreuses années le fonds de commerce du canal 10. On ne s’étonnera donc guère de constater que c’est justement la télévision et le milieu de l’humour qui sont aujourd’hui les plus prompts à reconnaître en Guimond, Latulippe et les autres des prédécesseurs.

 

Si peu d’historiens ont poursuivi dans la foulée des travaux de Chantal Hébert, nombreux sont ceux qui ont tout de même souligné l’importance persistante du chromosome burlesque dans l’ADN du théâtre québécois. On pourrait penser par exemple aux Belles-soeurs, et se rappeler du même coup que Michel Tremblay fit de La Poune et de Juliette Petrie des personnages de roman. Les parallèles pouvant être établis entre le spectacle burlesque et la joute de la Ligue nationale d’improvisation sont également nombreux, le moindre n’étant pas le très fort sentiment d’adhésion éprouvé par le spectateur à l’égard de son performeur favori.

 

En effet, comment ne pas se rappeler le légendaire « J’aime mon public et mon public m’aime » de Rose Ouellette ? Chantal Hébert décrit cette relation en termes de fidélité et de gratitude réciproques. Ce qui me semble pourtant avoir été peu étudié jusqu’à maintenant, ce serait l’importance du burlesque dans l’édification d’un star-system à l’échelle québécoise, avec ces grandes vedettes de la scène comptant ensuite parmi les premières étoiles de la télévision, lucarne illuminée que la sociologue française Dominique Pasquier qualifie d’« immense machine à produire de la proximité avec son public ».

 

« Je lui donne ce qu’il veut », avait dit Ouellette à Hébert. On se gardera bien de mettre en doute la sincérité des artistes et de réduire bêtement le « show-business » à son seul versant « business ». Néanmoins, devant la place prépondérante qu’occupent la télévision et l’humour dans le paysage culturel québécois, on souhaiterait bien se voir déployer à leurs sujets une pensée analytique et critique plus présente dans l’espace public.


 
1 commentaire
  • Jean-Marie Francoeur - Inscrit 26 août 2014 12 h 49

    Précisions

    Le théâtre burlesque est d'origine françaose, au XVIIè siècle :

    Burlesque : Le genre burlesque. Au mépris du bon sens, le burlesque effronté Trompa les yeux d'abord, plut par sa nouveauté.... Mais de ce style enfin la cour désabusée Dédaigna de ces vers l'extravagance aisée, Distingua le naïf du plat et du bouffon, Et laissa la province admirer le Typhon. "Que ce style jamais ne souille votre ouvrage ; Imitons de Marot l'élégant badinage, Et laissons le burlesque aux plaisants du pont Neuf". [Boileau, L'art poétique]

    BURLESQUE, HÉROÏ-COMIQUE, PARODIE, BOUFFON. Le burlesque s'attaque à de hauts personnages qu'il fait agir ou plutôt parler bassement, comme Scarron dans son Virgile travesti. Le poëme héroï-comique prête le langage et les allures du héros à des gens de condition inférieure, et cherche un contraste plaisant entre la grandeur du style et la petitesse des actes : le Lutrin en est un exemple. La parodie diffère du burlesque, quand elle est complète, en ce qu'elle change la condition des personnages dans les oeuvres qu'elle travestit ; et c'est ce que ne fait pas le burlesque, qui trouve une nouvelle source de comique dans la perpétuelle antithèse entre le rang et les paroles des acteurs. Le bouffon est d'une signification plus générale ; il s'applique à toute oeuvre plaisante, populaire et sans gêne, en dehors du travestissement des caractères. Le burlesque, la parodie, le poëme héroï-comique sont des espèces du genre bouffon.
    Littré