L’humiliation

« M’as t’la fourrer dans le cul », raconte la chanson promise à l’accompagnement des célébrations de la rentrée de l’Université Laval. « Cours avant qu’j’te fourre avec ma grosse graine d’ours. » C’est le ton enjoué des chansons, si j’ai bien compris, qui prédisposent à l’arrivée des nouveaux étudiants de la Faculté de droit. Tout cela au nom des « activités d’intégration », lesquelles correspondent, sous un autre nom, à ce qu’on appelait auparavant une initiation ou, en Europe, un bizutage.

 

Une étudiante s’est plainte. Elle a tenu à conserver l’anonymat. Rien de nouveau. Rien d’original. Il est en effet convenu, malgré le dégoût que peuvent susciter ces activités, de ne pas trop rechigner devant pareils rites initiatiques, au risque de se mettre à l’écart du groupe, d’en souffrir au point de voir son avenir ressembler immédiatement à un passé. On dénonce de loin, mais on craint. Pour le fond, on suit son prochain, on fait comme tout le monde. Jusqu’à accepter de ne plus être tout à fait du monde.

 

Au moins, les initiations ne sont plus aussi brutales qu’elles l’étaient. Au collège, au temps de mon père comme au mien, l’arrivée des petits nouveaux permettait d’ouvrir toutes grandes les portes d’un enfer sur terre. L’initiation s’apparentait à une damnation. Les nouveaux, baptisés du nom de « nabots », finissaient par tout craindre, y compris de simplement se retrouver seul dans un corridor.

 

Forcés de s’enfoncer la tête dans une poubelle grasse, enfermés des heures dans un casier de métal, attachés à moitié nus à une toilette avec du ruban adhésif de déménageur, tout pouvait leur arriver. Et tout leur arrivait. Pour certains, les plus petits, les plus vulnérables, on les poussait au quotidien, malgré leurs larmes, jusque dans un abîme. Moi qui étais grand, moi qui n’étais jamais malmené physiquement, j’en éprouvais tout de même des haut-le-coeur. On se serait cru par moment dans L’enfant, le beau et triste roman autobiographique de Jules Vallès.

 

Toute cette bêtise, cette injustice, cette méchanceté et cette souffrance doivent être tolérées parce que, l’année suivante, ce sera au tour des victimes de devenir les bourreaux. Ce rite de passage confirme donc le caractère pourri de tout un monde auquel on nous somme très tôt d’appartenir corps et âme.

 

Quoi qu’on raconte, la finalité de l’initiation n’est jamais de favoriser l’émancipation dans un nouveau milieu. Bien au contraire. Il s’agit plutôt, comme toujours dans les rites initiatiques, d’affirmer qu’un nouveau venu se plie, qu’il se soumet à l’ordre établi, donc à une large part de bêtise, d’injustice, de méchanceté et de souffrance. L’école fabrique ainsi, année après année, son lot de petits tortionnaires toujours prêts à casser les reins de leur prochain.

 
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Le ministre Yves Bolduc, médecin de son État, est un bel exemple des jolis produits de notre système d’éducation. Après avoir minimisé le fait que, bien que salarié à titre de député, il engrangeait aussi des primes généreuses comme médecin, le voilà à plaider qu’aucun enfant ne mourra si on achète encore moins de livres dans les écoles. Rien de grave, pour un ministre de l’Éducation pareil, à ce que les bibliothèques scolaires soient à nouveau plongées la tête sous l’eau. Seul compte que la révolution conservatrice à laquelle il participe continue de tout avaler pour mieux engraisser quelques individus dans son genre.

 

En 2001, 80 % des bibliothèques scolaires évaluées par le ministère de l’Éducation avaient obtenu la note « C » pour ce qui a trait à leur collection de référence. Une note « moins que satisfaisante ». Et en ce qui concerne leur collection littéraire, 67 % des écoles secondaires avaient reçu une évaluation tout aussi misérable. Une mise à jour des collections s’imposait, notait-on, pour la moitié des volumes de ces bibliothèques. Mais la situation avait continué de se détériorer.

 

Le problème de l’acquisition de nouveaux livres cachait en plus celui tout aussi criant de l’absence de locaux adéquats pour les accueillir et celui du manque de personnel compétent pour en assurer la gestion et la diffusion.

 

Comment échapper à la triste situation ? Pour pallier le manque de fonds, l’école de mon village natal avait cru bon d’organiser la récupération de cartons d’oeufs puisqu’un producteur avicole local en offrait quelques sous. La petite somme amassée ainsi permettait d’acheter des livres. C’est dire comment on traitait déjà les professeurs comme de simples poules pondeuses et l’éducation comme un oeuf pourri.

 

En 1998, Québec consacrait 5,28 $ par élève à l’acquisition de livres. En 2003, cette somme n’était plus que de 3,75 $ par enfant. Pas même de quoi acheter un livre de poche imprimé sur le pire des papiers. C’était la triste situation. Il n’y a pas dix ans. Tout a-t-il été corrigé ?

 

Il fallut attendre 2008-2009 pour qu’une bien timide politique de rattrapage permette aux écoles du Québec de quitter momentanément les dernières places du peloton canadien des bibliothèques scolaires. Le retard historique était-il dès lors effacé au point que le Dr Bolduc puisse se permettre aujourd’hui de vouloir nous y replonger avec la belle confiance qu’il affiche en son arrogante incompétence ?

 

Décidément, cette initiation à la révolution conservatrice que nous proposent les libéraux s’apparente de plus en plus à un effrayant programme d’humiliation collective.

29 commentaires
  • Monique Boucher - Inscrite 25 août 2014 01 h 10

    Lire, lire

    Si au moins les livres qu'on achetait, dans les bibliothèques, s'apparentaient à de la littérature... Des Camus, des Balzac, des Rousseau, des Hébert, des Ducharmne... Je suis évidemment en désaccord avec le sieur Bolduc, comment peut-on l'être!! Mais en même temps, tant d'argent gaspillé à acheter des polars à 10 sous ou des simili fictions ou les vampires embrassent les zombies. C'est ce qu'on propose à mes ados! À l'école, au secondaire. Des romans qui n'en sont pas, des histoires répétitives et mal écrites, pour supposément les intéresser à la lecture. Le sumum du nec plus ultra? Brian Perro ou encore monsieur le sorcier qui vaut des millions. Mais à quand la littérature??? Apprendre, réfléchir, ça prend du temps, de la réflexion. Pas juste de l'action!

  • Gaston Bourdages - Inscrit 25 août 2014 06 h 26

    À la lecture de votre 1er «papier», dame...

    ...dignité s'est mise à trembler de peur(s). Je la comprends encore qu'à mon retour fort tardif sur des bancs d'école, lire ici université, notre initiation a échappé à certains déshonorants rites, la dignité, notre dignité ayant été préservée d'«humiliations». J'espère que ces mots «pondus» dans cette chanson d'étudiants(es) de la faculté de droit ne sont pas annonciateurs des valeurs habitant le coeur. l'esprit et l'âme de ces futurs disciples de Thémis.
    Quant à la 2e partie de votre article...le Dr. Bolduc et sa pensée sur les livres: pas fort. Pire: très faible. À lire votre «...programme d'humiliation collective...», j'appréhende le futur.
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche»
    Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

  • Nicole Bernier - Inscrite 25 août 2014 06 h 47

    On n'a pas les moyens d'enseigner le réel : les livres désuets du primaire et du secondaire et l'interdit ou l'inhabilité des professeurs d'intégrer le réseau web à leur pédagogie

    Dernièrement, une nouvelle voisine est venue s'installer dans notre quartier, une jeune fille fraichement débarquée de la Gaspésie. Une jolie jeune fille à l'esprit vif dans la vingtaine. Qu'elle ne fut pas ma surprise de découvrir qu’elle n'avait pas fini son secondaire 2. En cherchant à la comprendre, je découvre qu'elle a été marginalisée par ses talents. Elle a la capacité de voir les mensonges qu'on enseigne dans les livres et elle a développé une colère contre l'institution et sa région qui faisait peine à entendre. Et, le pire pour moi, ce fut de l'entendre raconter sa déception face à l'attitude des profs montréalais supervisant des jeunes comme elles qui rêvent aller à l'université mais dont l'esprit refuse de se plier au bizutage de la répétition/reproduction. Elle croyait, qu'enfin, elle pourrait échapper aux mensonges et à l'ignorance et, enfin, avoir accès au savoir et à la science. Elle avait une foi absolue en la science, comme source de vérité.

    D'abord, je savais qu'elle disait vrai. Je connaissais les livres qui étaient remis aux enfants en 2000 (car pour gagner ma vie, en étudiant, j'encadrais les devoirs et les leçons d'enfants du primaire/secondaire). Et, j'avais été sidérée par ce que l'on disait sur le cerveau, d'autant plus, que dans deux de mes cours (primatologie et théories des sciences religieuses), ce sujet était abordé.

    Avec un jeune ayant un bacc en sciences physiques et mes habiletés à utiliser l'information du web, nous avons fait la démonstration du décalage entre ce que les professeurs disaient en classe et ce qui était discuté par les vrais scientifiques dans ce domaine. D'avoir contesté l'autorité du professeur, nous a valu un deuxième bizutage des autres étudiants qui refusaient de voir l'autorité se faire humilier et par le professeur qui nous a donné une mauvaise note. Seul le prof de primatologie avait reconnu que le savoir dans les livres des bibliothèques était 50 ans en retard sur le savoir réel.

  • alain petel - Inscrit 25 août 2014 06 h 47

    Triste situation, oui

    On ne sait pas pourquoi M. Couillard persiste à maintenir M. Bolduc en poste ? Quelqu'un dans votre journal l'écrivait récemment, il n'y a plus d'expertise à la tête du gouvernement, alors les gens font et disent n'importe quoi. La récente sortie du ministre de l'éducation sur la question des bibliothèques scolaires en est un bel exemple. Quel boulet celui-là.

  • Gilles Roy - Inscrit 25 août 2014 07 h 08

    Euh!

    Doit-on réduire le débat sur la présence de livres auprès des enfants (de leur famille) à un seul indicateur, soit celui de la somme consacrée par l'État à l'acquisition de livres? Quid sur le fait qu'il serait peut-être de bon ton de mieux combiner libraires scolaires et libraires municipales, d'élever le statut des bibliothécaires et de rapprocher les enseignants des lieux de lecture, de favoriser l'essor des cercles d'échanges de livres entre parents, etc. Plus d'argent pour la même chose qu'avant n'est pas toujours la meilleure solution, M. Nadeau.