Le don du moi

La grandeur du don, la beauté de l’entraide, se trouve bien souvent dans le désintéressement. Donner sans se montrer en train de le faire, un peu comme cet (ou cette) anonyme qui, au début de l’été a versé 128 000 $ à une femme d’Ottawa atteinte d’une maladie dégénérative pour lui permettre d’aller suivre des traitements expérimentaux à Chicago.

 

Les grands et moins grands de ce monde qui actuellement s’exhibent, tout sourire, dans les univers numériques dans de petites vidéos les montrant en train de recevoir un seau d’eau glacée sur la tête semblent l’avoir sans doute un peu oublié. Ces fragments de présent participent à la construction d’une campagne virale visant à soutenir la recherche scientifique pour éradiquer la sclérose latérale amyotrophique (SLA), aussi connue sous le nom de maladie de Lou Gehrig. Rappelez-vous : la Canadienne Sue Rodriguez, figure emblématique du suicide assisté au pays dans les années 90, en était atteinte.

 

Baptisé « Ice Bucket Challenge » — le défi du seau de glace, quoi —, le phénomène se répand dans l’espace public depuis le 29 juillet dernier soutenu par une incroyable brochette de personnalités en tout genre, des tartes et des moins tartes, qui se sont pliées, pour la cause, à ce maso-exhibitionnisme pixelisé.

 

Steven Spielberg, Mark Zuckerberg, George W. Bush, Bill Gates, Oprah Winfrey, Ben Affleck, Taylor Swift, Lady Gaga sont du nombre. Ici, Pierre Karl Péladeau, Julie Snyder, Véronique Cloutier et, jeudi dernier, avec tambour et trompette — forcément ! — Denis Coderre ont pris leur seau d’eau glacée sur la tête pour donner corps à cette campagne dont on se demande depuis le début quels intérêts elle est réellement en train de défendre : celui des scientifiques versés depuis des années dans la lutte contre la SLA ou celui des personnalités cherchant à se lustrer l’image publique, à s’engraisser le « capital symbolique », comme dirait Bourdieu, sur le dos d’une maladie incurable et sur la détresse humaine qu’elle induit ?

 

La question se pose devant ce défi absurde dont la persistance dans l’espace public et numérique semble laisser surtout à l’esprit le nom des personnalités publiques qui y prennent part. Le nom de la maladie ? Ses visages ? Ses enjeux ? Ses symptômes ? L’insoutenable de l’impuissance qu’elle induit ? Ses conséquences humaines, sociales, économiques ? Tout ça ne fait pas vraiment partie de l’histoire.

 

De vide et de présent

 

Il y a quelque chose de tristement contemporain dans cette philanthropie en réseau qui a l’air d’être davantage tournée vers celui qui donne que vers celui qui reçoit. Un peu comme ces grands bals orchestrés par de grosses légumes du monde des arts, de la finance ou de la politique, et leurs présidents de conseil d’administration, pour faire cohabiter, dans une quête évidente de bonne conscience et dans un paradoxe douteux, belles robes blanches, queues-de-pie, coupes de champagne, ego, dents blanches, cigares, tapis rouge, signe extérieur de richesse avec famine, sida, sclérose en plaques, analphabétisme et quartier pauvre.

 

Le défi du seau de glace transpose, à moindre coût et avec une portée et une visibilité plus grande, — quelle aubaine ! — la même mécanique dans un autre univers, soutenu par plusieurs travers du présent : la quête maladive du jeu, du divertissement, le voyeurisme crasse, la surexposition du moi qui ne semble vouloir épargner rien ni personne, et surtout pas l’humanitaire, le don, la compassion. Cette déferlante d’eau glacée profite également d’un environnement numérique propice où l’engagement social passe désormais par des « j’aime » et des mots-clics, tout comme par cette quête de tous ces contenus partageables qui permettent de se disculper de bien des choses (le confort, l’individualisme, l’égoïsme, la bonne santé…), facilement et sans trop de compromission. Les Anglais ont trouvé un mot pour nommer la chose : slacktivism, l’activisme de la paresse.

 

Bien sûr, il n’y a pas que du mauvais dans cette dérive qui, selon l’association luttant contre la SLA aux États-Unis, a permis jusqu’à maintenant de récolter près de 42 millions de dollars. Comme dirait l’autre, c’est mieux qu’un coup de pied au cul ou, pire, une avalanche de cubes de glace sur la caboche.

 

Mais ce n’est finalement pas beaucoup au regard de l’impressionnante colonie de gros noms qui depuis près d’un mois, avec passion, mettent leur image et leur crédibilité au service de cette cause dont on ne peut remettre en question la justesse. Sauf que, à titre de comparaison, en 1985, le Live Aid de Bob Geldof et Midge Ure, ce double concert mythique contre la famine dans le monde, a levé 272 millions de dollars, soit l’équivalent d’un demi-milliard en dollars de 2014. Sans Facebook ni YouTube. De la personnalité, il y avait bien moins sur les scènes de Wembley et de Philadelphie. Tout comme d’ailleurs de la futilité, du grotesque, de l’auto-humiliation et de la vacuité, dont on peut se demander du coup s’ils sont, pour l’entraide et la compassion, si payants que cela…

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7 commentaires
  • Denis Vézina - Inscrit 25 août 2014 05 h 40

    Le don à l'ère numérique

    M. Deglise,

    Je ne peux pas croire que vous avez consacré du temps et de l'énergie à écrire un texte autant truffé de poncifs gauchistes qui évoquent tellement notre passé judéo-chrétien. Votre cynisme à l'égard de cette campagne originale de financement visant à traiter plus efficacement la maladie de Lou Gehrig me déçoit au plus haut point. Le don anonyme ne produira jamais le même effet d'entraînement qu'une campagne virale. Plutôt que de faire un procès d'intention, il aurait été plus avisé de votre part de tenter de comprendre le phénomène plutôt que de le juger par un discours culpabilisateur et contre-productif.

    • Caroline Pilon - Abonnée 25 août 2014 14 h 40

      M. Vézina,

      Fabien Déglise a justement tenté de comprendre et décrypté le phénomène et cette analyse sonne assez juste. En combinant 3 mamelles de notre ère hyper-moderne (auto-promotion, internet et jeu/challenge), des communicateurs ont réussi à faire une campagne de levée de fonds incroyablement réussi. La question n'est pas de critiquer la fin mais plus de mettre en évidence les mécanismes utilisés reposant largement sur la mise en scène du moi. C'est en cherchant à promouvoir le bien (en l'occurrence la recherche contre une maladie terrible) qu'on peut voir transparaitre certains excès...

  • Francis Leblanc - Inscrit 25 août 2014 06 h 26

    Le "verdict" est semblable à un sceau d'eau glacée

    Il faut comprendre le geste de collaboration.

    Quand un être humain reçoit "LE" verdict, il fige, il est de glace. Le verdict, c'est l'inverse de la fête, du bon temps comme quand une personne plonge dans les eaux turquoises, calmes et chaudes des Caraïbes.

    Le sceau d'eau glacée sur la tête est une représentation de celui ou celle qui reçoit un verdict (Problème de santé, perte d'un proche, perte d'un emploi, etc).

    Les personnes connus qui acceptent de vivre cette activité du sceau d'eau glacée ne militent pas à sensibiliser la population contre le réchauffement climatique, à voter des lois pour le réarmement nucléaire, etc.

    Moi, je ne suis pas riche, je ne suis pas connu, je ne suis pas célèbre mais si c'était le cas : Aurais-je l'audace et l'abnégation nécessaire de ma notoriété pour collaborer à une cause?

    Je félicite celui et celle qui a l'audace et accepte le prix de cette qualité dû à sa notoriété.

    Un geste fou pour un... Représentant une folie permanente pour l'autre.

  • Jacques Cameron - Inscrit 25 août 2014 07 h 24

    La comédie humaine.

    Ce que Balzac ou Molière s'amuseraient de nos travers contemporains.

  • Robert Henri - Inscrit 25 août 2014 08 h 49

    poncifs gauchistes ?

    «poncifs gauchistes». Qu'est-ce que ce dénigrement de la gauche ? Je trouve la droite haïssable mais je conçois facilement que les gens de droite veulent autant de bien que les gens de gauche dont je suis. Je prend «gauchisme» et «gaugauche» lançés comme des insultaes dénigrantes pour un compliment. Je trouve ce défi du sceau d'eau glaçée un peu stupide mais c'est pour une bonne cause et en même temps, les gens s'amusent. Les amusements n'ont pas à être intelligents mais seulement à être amusants.

  • Gaston Deschênes - Abonné 25 août 2014 09 h 07

    M'as-tu-vu?

    Ce qui m'agace, c'est une sorte d'intimidation dans le défi. Aie! Peut-on me laisser donner à qui je veux sans me culpabiliser?