Ah, l’Italie…

Photo: Philippe Laguë

Le moins qu’on puisse dire, c’est que, depuis son arrivée à la tête de Fiat, il y a dix ans, Sergio Marchionne ne s’est pas tourné les pouces. Son coup de maître reste le sauvetage du groupe Chrysler en 2008, un partenariat qui a mené au rachat du troisième constructeur américain par le géant italien. (Si l’on m’avait dit, lorsque j’ai commencé ma carrière au début des années 90, que Fiat serait un jour propriétaire de Chrysler, je ne l’aurais jamais cru…)

 

Marchionne a aussi solidifié les marques haut de gamme du groupe Fiat Chrysler. Ferrari, il est vrai, avait été brillamment remise sur les rails par Luca di Montezemolo, qui dirige toujours la marque la plus mythique de l’industrie automobile. Maserati en a grandement bénéficié puisque la marque au Trident avait été placée sous la tutelle de Ferrari. L’usine de Modène, berceau historique de Maserati, a été modernisée et plusieurs organes mécaniques, dont les moteurs, viennent désormais de Maranello. Comme partenaire, il y a pire !

 

De 15 000 à 50 000

 

Preuve de sa bonne santé, Maserati a vendu 15 000 voitures dans le monde l’année dernière, soit une augmentation de 138 % par rapport à 2012 ! Sergio Marchionne a cependant des objectifs beaucoup plus ambitieux pour cette marque, qu’il veut placer en concurrence directe avec Jaguar : pour 2015, il vise 50 000 véhicules vendus. Rien que ça.

 

Irréaliste ? Oui et non ; après tout, Jaguar a produit environ 75 000 voitures en 2013. Mais le délai est court : 2015, c’est l’année prochaine ! Un pari ambitieux pour une marque qui, hier encore, ne comptait que deux modèles : la GranTurismo et la Quattroporte. Une GT et une grosse berline de luxe, qui coûtent toutes deux plus de 100 000 $.

 

Il fallait donc que Maserati descende en gamme pour jouer sur le terrain des Audi, BMW, Mercedes et Jaguar. Millésimée 2014, la nouvelle Ghibli a le mandat d’affronter les Audi A6, BMW Série 5, Mercedes Classe E et Jaguar XF. En attendant l’arrivée prochaine du Levante, premier VUS de l’histoire de la marque, c’est elle qui doit devenir le best-seller de la marque. Grosse commande.

 

Mettez une Quattroporte dans la sécheuse et vous obtiendrez une Ghibli. Dans les faits, la Ghibli est une Quattroporte à empattement court. Ce qui lui sied fort bien parce qu’elle est mieux proportionnée que sa grande soeur : plus belle, plus élégante, plus gracieuse aussi. Rien à voir avec les austères berlines allemandes, dont le design évolue très peu d’une génération à l’autre. À la longue, on se lasse.

 

D’une Maserati, on n’attend rien de moins qu’elle soit la plus belle de sa catégorie, et c’est exactement ce qu’elle est. Un seul bémol : la partie arrière manque un peu de personnalité et pourra être confondue avec celle de n’importe quelle berline générique. Mais si on la regarde de l’avant, de profil ou de biais, la Ghibli dégage à la fois agressivité et sensualité. Il n’y a que les Italiens pour dessiner de telles carrosseries.

 

Non, non et non!

 

Avant même de m’installer à bord, je suis déjà sous le charme, d’autant que j’ai un préjugé favorable pour les Italiennes (surtout les Maserati !). Hélas, le ballon se dégonfle rapidement : le niveau de finition n’est pas celui auquel on est en droit de s’attendre d’une voiture de ce prix. Dans une Maserati, je ne veux pas voir de plastique ; et je veux encore moins voir le système de navigation des produits Chrysler… Changez au moins les icônes, bon sang ! Je n’ai rien contre le système d’infodivertissement comme tel : il est simple, efficace et infiniment plus convivial que celui des allemandes. Mais c’est exactement le même écran que celui d’une Dodge Charger. Dans une Maserati, ça ne passe pas.

 

Au moins, le cuir qui recouvre les sièges et le tableau de bord est digne d’une marque faisant partie de l’aristocratie automobile. La présentation intérieure est réussie et l’ergonomie, naguère fantaisiste dans les voitures italiennes, ne montre pas de lacune. Quant aux sièges, ils ne font pas l’unanimité ; j’ai vu des confrères les décrier, d’autres les encenser. Je fais partie du deuxième groupe, n’ayant rien à leur reprocher. J’ai parcouru des distances assez longues pour en apprécier le confort. Un peu plus d’espace à l’arrière serait le bienvenu, pour la tête comme pour les jambes, mais si vous êtes de taille moyenne, vous serez à l’aise.

 

Bel Canto

 

Dans cette catégorie, la quasi-totalité des berlines proposent des motorisations à 6 et 8 cylindres. La Ghibli nage à contre-courant avec deux V6 de 3 litres suralimentés, mais leur puissance n’a rien à envier à celle d’un V8, grâce au précieux concours des turbocompresseurs — un seul pour la version de base et deux pour les autres versions, pour une puissance respective de 330 et 410 chevaux. Le hic, c’est qu’ils consomment aussi comme des V8. Avec sa traction intégrale en plus, la S Q4 ne brille pas particulièrement à ce chapitre. Évidemment, ce n’est pas la préoccupation première de la clientèle cible, mais il faut quand même mentionner que les moteurs germaniques consomment moins. Ils chantent moins bien, cependant…

 

Qu’elles s’appellent Ferrari, Maserati, Lamborghini ou Alfa Romeo, les italiennes sont réputées pour la sonorité incomparable de leurs moteurs. Le V6 suralimenté de la Ghibli fait honneur à ses origines et il comblera ceux que le son d’un moteur fait frissonner. Moi, par exemple. Il faut dire que ce V6 biturbo a été conçu sous la direction d’un maestro de Maranello : Paolo Martinelli, père du V10 Ferrari qui a dominé la F1 dans la première moitié des années 2000. Les V8 Audi et Mercedes émettent eux aussi une belle musique, mais celle de la Ghibli est incomparable : après tout, les Maserati sont construites dans la ville de Pavarotti !

 

Ce moteur chante divinement, mais il procure un plaisir tout aussi céleste lorsqu’on délaisse la boîte automatique pour passer les rapports manuellement avec les palettes de chaque côté du volant. La grande souplesse de ce V6 permet de belles envolées dans les hauts régimes et ça vous prend au ventre… Oh que j’aime ça ! C’est d’ailleurs là que le moteur donne sa pleine mesure parce qu’en mode automatique, cette boîte à 8 rapports agace par sa lenteur et étire le temps de réponse du turbo. Mais il suffit de passer en mode manuel pour plonger dans un maelström de sensations, rehaussé par la rapidité d’exécution de cette transmission conçue par des sorciers. J’y rêve encore…

 

Aimer conduire est un prérequis pour acheter une Ghibli. Si vous aimez vous faire bercer tranquillement dans une ambiance feutrée, allez plutôt chez Lexus ou Mercedes, ils font ça très bien. Une Maserati, ça bouge, ça danse et ça chante ! La direction hydraulique est rapide, précise et elle permet de placer la Ghibli au doigt et à l’oeil dans un virage.

 

Les trains roulants font aussi du bon travail, mais pour goûter la quintessence d’une Ghibli, il faut opter pour la suspension SkyHook, offerte en option. C’est cher, mais encore là, dans cet univers, tout est relatif. Et surtout, cette suspension pilotée optimise le comportement déjà relevé de cette berline au fort tempérament. Côté confort, la Ghibli n’est pas la plus silencieuse ni celle qui a la plus grande douceur de roulement, mais encore une fois, si c’est votre priorité, allez ailleurs. La Maserati donne tout son sens à l’expression berline sport : on ne la conduit pas, on la pilote.

 

Conclusion

 

La Sainte-Trinité allemande règne en maître dans le créneau des berlines intermédiaires de luxe, laissant des miettes à Jaguar. Quant aux marques de luxe japonaises, elles sont encore plus distanciées. Maserati a le prestige de son côté, mais elle devra mieux dissimuler les emprunts à Chrysler dans l’habitacle pour convaincre cette clientèle exigeante de se tourner vers elle. La marque au Trident devra aussi prouver que le mot fiabilité fait désormais partie de son vocabulaire et les concessionnaires devront se montrer à la hauteur — à ce chapitre, faire mieux que les Allemands ne sera pas trop difficile. Le plus dur, ce sera de convaincre les acheteurs de se détourner des Audi, BMW et Mercedes. Maserati a cependant une carte dans son jeu : l’exclusivité. Des allemandes, on en voit à tous les coins de rue ; pas des Maserati.


 
6 commentaires
  • Jean-François - Abonné 25 août 2014 02 h 45

    Les Allemandes...

    On en voit partout, oui, mais au moins elles durent longtemps!

    Peut-être pour ça qu'on en voit tant.

    Ce n'est pas pour "flasher" ou être "exclusif" que je roule en Audi;j'aime juste les choses biens faites.

    4 roues motrices, superbe finition, boîte manuelle agréable(contrairement à Subaru).

    Faut juste pas acheter neuf, car là c'est carrément du vol, je l'avoue!

    Les voitures c'est comme un vote aux élections; quand on est pas informé au moment de l'achat ,c'est la qu'on se fait... Je vous laisse deviner la suite.

  • Guy Lafond - Inscrit 25 août 2014 07 h 23

    Le ballon se dégonfle rapidement


    Merci M. Laguë pour ce concert de mots et de bruits. En effet, nous concevons bien que beaucoup d'Italiens aiment l'image, le ronronnement et le luxe de manière excessive.

    Autrement, ne devraient-il pas commencer à se préoccuper des vrais questions? Comme une majorité de gens?

    Quand Fiat et Maserati vont-ils produire des voitures hybrides?

    • Daniel Vézina - Inscrit 25 août 2014 12 h 38

      Désolé, mais ce qu'il faut comprendre, c'est que la "majorité des gens" qui ont les moyens de se payer une voiture dans ce créneau, n'en veulent pas d'hybride.

      C'est ça qu'il faut saisir, les gens fortunés n'en ont rien à cirer d'économiser sur l'essence et la pollution. Il veulent de la performance et du "son".

    • Guy Lafond - Inscrit 25 août 2014 18 h 46

      @M. Vézina
      Désolé que vous soyez désolé et que les gens "fortunés" n'en aient rien à cirer.

  • François Dugal - Inscrit 25 août 2014 08 h 15

    Le patronyme

    La première Maserati Ghibli a vu le jour au milieu des années soixante. C'était une "Berlinetta", un coupé biplace qui avait comme concurrents nul autre que la Ferrari Daytona et la Lamborghini Miura.
    Donner ce nom illustre à un modèle à quatre portes est une hérésie pour les "tifosi". Cependant, l'acheteur moderne s'en fout comme sa dernière de "bobettes" griffées.

  • Philippe Laguë - Inscrit 26 août 2014 11 h 57

    Et voilà !

    Monsieur Vézina, vous avez tout compris. Et ça me fait un bien énorme.
    Les marques de luxe européennes ne croient pas aux voitures vertes et s'accrochent au diesel. Pendant ce temps, Tesla est toute seule dans son créneau et ses ventes grimpent de façon vertigineuse. Et les marques de luxe regardent le train passer...
    Cela dit, je vous invite à consulter ma page Facebook, puisque vous semblez aimer l'automobile et comprendre la réalité d'aujourd'hui.
    Quant à ceux qui montentn aux barricades à chaque fois que j'essaie autre chose qu'une Toyota Corolla, votre supplice achève puisque la chronique de mardi prochain sera la dernière.