Petites leçons de français, de bizarreries et de frusse...

Le grand auteur russe Léon Tolstoï a écrit le premier chapitre de La guerre et la paix en français.
Photo: Sergueï Prokoudine-Gorski Le grand auteur russe Léon Tolstoï a écrit le premier chapitre de La guerre et la paix en français.

On s’émeut fréquemment, au Québec, de la mauvaise qualité du français des uns et des autres. Dans ce dossier, on néglige un élément fondamental : bien parler et bien écrire une langue sans l’aimer est impossible. Or, aime-t-on vraiment le français au Québec ?

 

Trop souvent, cette langue, notre langue, est considérée comme un obstacle. Le gouvernement Couillard, avec l’appui d’une majorité de parents québécois, se passionne d’abord pour l’anglais, langue perçue comme celle de la réussite sociale et de l’ouverture sur le monde. Le français, lui, serait plutôt embêtant.

 

D’où, dans ces conditions, pourrait venir la motivation à la maîtrise d’une langue « difficile », dont l’utilité sociale est compromise ? Pour renverser cette situation, deux solutions s’imposent. La première est politique et consiste à faire du français, sauf rares exceptions, la seule langue de travail au Québec. On en est loin. La seconde est culturelle et consiste à redécouvrir la richesse intrinsèque du français, grande langue internationale, y compris ses difficultés et ses bizarreries. Une des façons d’y arriver est de cesser de se plaindre de ces dernières et d’en faire un défi, un jeu. Le français, comme toutes les langues d’ailleurs, est beau et fascinant parce qu’il est complexe. Faire de cette complexité un terrain de jeu est une voie à suivre pour développer et nourrir l’amour de cette langue et, par conséquent, sa maîtrise.

 

C’est à cet exercice que s’emploie le Français Fabian Bouleau, professeur de français à Toulon, dans Chienne de langue française, un répertoire des bizarreries du français qui reconnaît le caractère parfois tordu de notre langue. Aussi, Bouleau entend évoquer « tout ce qui déraille et dépareille en notre langue, idiome parfois idiot à force de raffinements, français souvent ranci de vieilles habitudes et farci de règles aux allures de fautes ». Comment faire aimer le français en exposant toutes ses incongruités, dites-vous ? En se livrant, comme Bouleau, à « une satire qui tire vers l’hommage ». Il y a, en effet, du plaisir et de la beauté dans les anomalies.

 

Ainsi, Bouleau s’amuse à souhaiter la disparition des verbes impossibles à conjuguer sans faire de fautes (asseoir, résoudre, acquérir), se moque des confusions engendrées par les verbes défectifs (pleuvoir, neiger, quérir, gésir) ou par d’autres, à la conjugaison capricieuse (« vous maudissez, vous dites, vous médisez : trois façons de dire dire ») et note de surprenantes ambiguïtés. Une phrase comme « ils s’aiment », par exemple, peut sembler avoir un sens évident et nous déjouer. « Car s’aiment-ils l’un l’autre ou s’aiment-ils eux-mêmes ? », demande Bouleau.

 

Le français, ajoute ce dernier, c’est aussi une foule de consonnes muettes qui rappellent le latin (temps, puits, doigt), des pluriels confondants (si j’ai un travail et que j’en prends un autre en plus, puis-je dire que j’ai deux travaux ?), un même mot qui signifie une chose et son contraire (sanctionné, défendu, hôte), des accents circonflexes arbitraires (grâce, mais gracieux), des épithètes difficiles à placer (pourquoi grosse tache et pas tache grosse ?) et le subjonctif imparfait, « globalement malhonnête et mal sonnant », conclut Bouleau.

 

La langue française est peut-être chienne, mais, c’est le message de ce décapant répertoire, elle a surtout du chien.

 

Une autre des bizarreries du français est d’avoir grandement influencé la langue russe. La présence du vocabulaire français dans la langue de Dostoïevski est si forte que, « pour se faire comprendre en Russie, il suffit presque de parler français », suggère l’écrivain français Sylvain Tesson dans Ciel mon moujik !, un sympathique florilège de centaines de mots russes empruntés au français. Tesson, gagnant du prix Médicis de l’essai en 2011 pour Dans les forêts de Sibérie (Gallimard), souhaite que son livre, d’abord paru en 2004, fasse « reculer cet odieux penchant des individus de langue latine à s’adresser aux Slaves en anglais ».

 

Dès la fin du XVIIe siècle, Pierre le Grand se passionne pour la France et le français. Au XIXe siècle, les armées napoléoniennes ne laissent pas que du sang et des larmes en Russie, mais aussi des mots. La langue de l’aristocratie et de la diplomatie, au pays des tsars, est pendant longtemps le français, langue que les révolutionnaires, inspirés par la Révolution française, s’approprient à leur tour. En littérature, les liens entre la France et la Russie sont forts. Tolstoï écrira même le premier chapitre de La guerre et la paix en français.

 

À l’écrit, la présence française en russe disparaît sous l’alphabet cyrillique. À l’oral, elle entre à plein dans les oreilles. Petits exemples : scandale, banqueroute et déficit se disent, en russe, « skandâl », « bankeroûte » et « défitsit ». Les ressemblances sont si fréquentes que Tesson propose même un nouveau dialecte, le frusse, « une novlangue qui serait née des noces du français avec le russe, dans l’objectif de faire un enfant dans le dos de l’odieux “franglais”».

 

Ce réjouissant et surprenant « ôpouskoûle »(opuscule, en russe) rappelle une vérité oubliée : le français, notre langue, est une grande langue internationale.

Chienne de langue française Répertoire tendrement agacé des bizarreries du français

Fabian Bouleau

Ciel mon moujik !

Sylvain Tesson

17 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 16 août 2014 07 h 45

    Toutes les langues ont leurs difficultés

    On peut reprocher au français, et encore plus à l'anglais, leur orthographe imprévisible: "ça ne s'écrit pas comme ça se prononce" parce qu'on a conservé la graphie d'il y a 400 ans alors que la prononciation a radicalement changé (encore plus en anglais). Quand je me suis mis à l'espagnol, tout me paraissait facile, jusqu'à ce que je m'attaque à la conjgaison des verbes, encore plus déroutante qu'en français. Et ne parlons pas de l'allemand et de ses déclinaisons comme en latin.

    • Jacques Cameron - Inscrit 16 août 2014 12 h 05

      L'allemand ne se décline pas comme le latin mais comme le grec, à la tête
      du mot comme à la queue.

    • Nicolas Bouchard - Abonné 18 août 2014 00 h 43

      M. Cameron,

      J'ai étudié et le latin et le grec à l'université et je ne me rappelle pas de déclinaison à la tête des mots grecs (ou allemands) mais je dois avouer que j'étais bien meilleur en latin.

      Parlez-vous peut-être de la déclinaison des articles, qui sont inexistants en latin, mais présents et hautement utiles en grec et en allemand pour identifier la déclinaison et le cas des mots?

      Nicolas B.

  • Claude Bélanger - Abonné 16 août 2014 08 h 34

    Au Québec, le rapport à la langue française est particulier.

    Votre texte est très intéressant. Au Québec, le rapport à la langue française est particulier. Exemple : la lettre d'un conseiller des Caisses Desjardins m'est arrivée cette semaine pleine de fautes, alors que le français est parfait en provenance de la Banque de Montréal, une institution très torontoise. Qu'en dirait Alphonse Desjardins?

    • Eric Lessard - Abonné 16 août 2014 20 h 54

      Mon hypothèse est que votre lettre de la banque a été vérifiée par un expert de la langue pour ne pas avoir de critiques au Québec alors que Desjardins prend probablement pour aquis que ces employés maîtrisent le français et comme c'est une institution québécoise et francophone, elle craint peut-être moins les critiques concernant le français. Cependant, si vous faites part des fautes de français à Desjardins, ils seront surement sensibles à vos remarques.

  • Denis Vézina - Inscrit 16 août 2014 10 h 26

    Le français et la Génération X

    M.Corneillier, le titreur de votre journal ou vous-même avez réussi à éveiller mon intérêt suite à la lecture du titre qui coiffe votre article. Je crois comprendre à la lecture de certains de vos articles que vous n'appartenez pas à la même famille idéologique que moi. Peut-être que vous ne faites pas partie de la même génération que moi et que vous êtes issu des collèges classiques. Quoiqu'il en soit, étant un modèle 1967, vous comprendrez avec moi que je suis classé dans la génération des X.

    Nonobstant un passage à l'école privée au niveau primaire dans un pensionnat, période de ma vie au cours de laquelle les religieuses de la congrégation Saint-Coeur-de-Marie m'astraigneaient à faire presque quotidiennement une dictée par jour, ma connaissance du français vient principalement d'enseignants m'ayant dispensé cette matière linguistique dans le réseau public d'éducation issu de la Révolution Tranquille. Donc, je suis en mesure de comparer la qualité de l'enseignement du français entre le système privé et public. Malheureusement pour moi, l'obsession que les religieuses de Saint-Coeur-de-Marie entretenaient à l'égard de la dictée n'a pas pu être observé lorsque promu au secondaire, je me suis assis sur les bancs de l'école publique.

    Hélas, les nobles intentions poursuivies par les Paul Gérin-Lajoie et Guy Rocher de ce monde ont produit des demi-citoyens et je m' inclus dans cette catégorie, incapables d'écrire en français sans commettre de fautes d'orthographe. Je veux bien faire amende honorable et reconnaître que j'ai peut-être pas mis les efforts nécessaires pour parfaire ma langue maternelle. Soit, sauf que j'ai bien peur qu'il y en a des pires que moi et qui, par surcroît, occupent des positions de leader. En effet, le français est un défi et une langue internationale. Langue internationale surtout dans le continent africain quant au nombre de locuteurs en ce moment ou dans un avenir plus ou moins rapproché. Yes...

    • Louis Cornellier - Abonné 16 août 2014 13 h 40

      Monsieur,
      Je suis né en 1969, dans un village lanaudois, et je n'ai fréquenté que des écoles publiques, sans réputation particulière. C'est là, avec d'excellents enseignants, que j'ai appris, et bien appris, le français.
      Louis Cornellier, chroniqueur

    • Ève Marie Langevin - Abonnée 17 août 2014 15 h 50

      J'ai fait la plupart de mes années d'étude primaire/secondaire au Québec dans les écoles publiques des années '60 et '70. Mes camarades et moi, nous écrivions très bien ou assez bien notre français (selon les talents individuels).
      Je suis devenue prof de français et constate les lacunes grandissantes de la génération suivante (comme en France, selon la recherche sur l'apprentissage de l'orthographe de D. Cogis). On me dit que le problème est le même dans à peu près toutes les langues (mais ça reste à vérifier), qu'il s'agirait davantage d'une perte du code écrit au niveau international.

      Je fais les hypothèses suivantes : d'abord la formation des maitres s'est considérablement délestée de ses cours d'enseignement du français depuis les années '2000 avec la Réforme (actuellement, seul. 2 cours de grammaire à l'UQAM!). De plus, la «nouvelle grammaire», même si elle peut être très pertinente à plusieurs points de vue, est venue compliquer les choses, car pour un prof ça prend un certain temps avant de maitriser une approche grammaticale et didactique qu'il n'a pas lui-même apprise quand il était jeune. Enfin, sur le plan sociolinguistique, on a assisté depuis ce temps à une lente bilinguisation de Montréal et depuis 5 ans environ, on entend de moins en moins le français dans la bouche des enfants d'immigrants dans le métro par exemple.

  • Claude Bernard - Abonné 16 août 2014 11 h 00

    L'attrait de la langue dominante

    Il est difficile de ne pas voir la similitude entre l'amour des Russes (et des Anglais) pour le français au XIXe sciècle et l'attirance des Québécois (et du reste de la planète) pour l'anglais au XXIe.
    Les mêmes causes ont les mêmes effets, dirait la logique élémentaire.
    Si le russe a survécu à une francisation partielle, peut-être que le français fera de même avec le «franglais».
    Ce qu'il faut en effet, c'est de transmettre l'amour du français à l'école; mais est-ce une priorité au Ministère de l'Éducation?

  • Pierrette Lapointe - Abonnée 16 août 2014 12 h 09

    Cavalia méprise le français

    J'ai acheté un DVD de Odysseo le dernier spectacle de Cavalia. Il contient des extraits du spectacle et des entrevues avec les artistes et entraineurs. Le DVD est bien présenté en français sur le site de Cavalia et arrive avec une pochette très exactement bilingue (français-anglais) .
    Mais MAUVAISE SURPRISE, la majorité des entrevues se font en anglais ( non sous-titré en français) et une petite partie en français ( bien sous-titré en anglais).

    Je me sens non respectée par une compagnie dont le directeur est francophone et qui ravaille au Québec.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 16 août 2014 19 h 17

      Pourquoi ne pas leur retourner votre DVD, demander un remboursement et joindre votre commentaire d'aujourd'hui dans le Devoir...
      Une bonne façon de montrer votre indignation et ...votre fierté.