Traité fictif d’ethnomusicologie

La tentation est forte de se poser en découvreur conquérant, en entomologiste épinglant triomphalement au mur le premier spécimen d’une espèce jusqu’alors inconnue. Cueilli dans une grotte sombre, saisi à la lumière vacillante d’une torche ; la curiosité piquée par un bourdonnement inédit, un battement d’ailes au rythme singulier.

 

Mais bon, calmons-nous les sciences naturelles et reconnaissons que le phénomène jouissait déjà d’une certaine reconnaissance. D’abord, c’est Mellissa Larivière, directrice artistique de Zone Homa, qu’il faut créditer du flair premier, elle qui avait inscrit ladite performance à l’affiche de son festival en date du 2 août dernier. De plus, avant de poser le pied en sol théâtral, Gabriel Dharmoo s’était déjà illustré avec panache dans le champ de la musique contemporaine, notamment à titre de compositeur primé et d’improvisateur vocal.

 

Ses Anthropologies imaginaires se présentent d’ailleurs comme un hybride doucement effronté entre performance musicale et conférence multimédia. Dharmoo lui-même, sobrement vêtu de noir, recrée sur scène des chants et rituels issus du fond des âges, tels les mélopées d’invocation des Ruonshtan, le théâtre chanté m’jieutéen ou encore les exorcismes préventifs des peuplades svijaines. À l’écran, anthropologues et musicologues se succèdent afin de contextualiser ces pratiques désormais protégées par des conventions internationales.

 

Sauf qu’évidemment, tout ça relève de la fabrication pure. S’il lit Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss d’une main, Gabriel Dharmoo semble aussi partager avec Borgès, Calvino et Manguel un goût pour la fabulation ethnoculturelle. L’objet, qui dure moins d’une heure, révèle en catimini ses différentes couches de sens, et l’oreille navigue entre chants et paroles, les premiers étranges et surprenants, les secondes laissant peu à peu transparaître les limites et les partis pris du discours de certains experts autoproclamés.

 

Pourtant, certains de leurs propos permettent d’établir de réels ponts entre pratiques artistiques et contextes sociopolitiques. Ainsi, si l’idée même d’exorcisme préventif fait rire, apprendre ensuite que ceux-ci sont pratiqués afin de chasser les esprits de la fertilité dans une culture où le taux d’avortement serait particulièrement élevé étranglera les rictus. L’équilibre entre beauté, critique sociale et désinvolture s’avère donc tout à fait réussi, nous laissant à la fois hilares et songeurs.

 

En entrevue post-représentation, le diplômé du Conservatoire de musique de Montréal se défend bien de vouloir faire la morale à qui que ce soit : « Je ne suis pas du genre à exprimer des opinions très tranchées, d’où l’idée de cultiver une certaine ambiguïté. De quoi rit-on ici ? Se sent-on plus libre de rire parce que ce sont des peuples inventés ? » Il précise que l’anthropologie demeure pour lui une science sérieuse et essentielle ; ce sont plutôt certaines dérives occidentalo-centristes qu’il tente ici de mettre sur la sellette.

 

Né d’une mère d’origine québécoise et d’un père natif de Trinité-et-Tobago, Dharmoo se dit concerné par tout ce qui touche le déterminisme culturel, le post-colonialisme et le post-exotisme. « Je ne me voyais pas explorer ces thématiques avec un quatuor à cordes, ou alors en faisant appel à d’autres interprètes que moi », confie celui qui compose souvent à l’invitation d’ensembles canadiens ou étrangers pour expliquer ce détour par la fausse conférence.

 

Initié aux bases de la musique carnatique du sud de l’Inde et cultivant un intérêt pour l’ensemble des musiques du monde, l’artiste de 33 ans dit s’être servi de ce vaste bagage pour inventer ses traditions fantaisistes ou tragiques. « Je me suis amusé avec les sonorités et les degrés de sophistication, en favorisant les mélanges. Ainsi, un type de mélodie peut rappeler l’Orient, mais je vais placer ma voix de manière très occidentale, ou alors utiliser des phonèmes germaniques, par exemple. Ça crée des contrastes entre le familier et le déroutant. »

 

Incursion théâtrale isolée ou signe annonciateur d’un infléchissement dans son parcours de créateur ? Prudent, Gabriel Dharmoo, qui ne se considère ni comme un acteur ni comme un dramaturge, aimerait d’abord voir jusqu’où le mèneront ses Anthropologies, dont le passage à Zone HoMa constituait la première manifestation publique complète. Une proposition qui serait tout à fait à sa place à La Chapelle, à Espace Libre ou aux Écuries. Je dis ça comme ça…

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