Colonisation

Cette chronique est la cinquième et dernière d’une série sur la banlieue.


 

On reprend là où on a laissé la semaine dernière. Et c’est comme ça que ça se termine. Dans cet étalement de la banlieue qui fréquente l’absurde.

 

J’exagère ? Il y a deux mois, dans Le Soleil, on a encarté un feuillet promotionnel de 28 pages qui vantait les mérites de Lotbinière, soulignant sa beauté rurale, et tout le tremblement. Lotbinière ! ? C’est pas la banlieue, c’est le bout du monde. Mais c’est jusque-là qu’il faut se rendre, je suppose, pour que la banlieue ressemble à celle de notre enfance : des maisons avec de grands terrains et de la nature autour.

 

Sauf que, si vous travaillez à Québec, ça fait un méchant bout de chemin à parcourir dans votre auto tous les jours. Plus ou moins une heure à l’aller. Une autre pour revenir. Dix par semaine que vous ne passez pas dans votre petit paradis. Je ne vous parle même pas de ce qu’il en coûte en fric pour l’auto, l’essence.

 

Il n’est pas question de démoniser la banlieue. Ce n’était pas l’objectif de cette série où je tentais surtout de comprendre la réalité de la majorité : ce que vous aimez dans ce lieu de vie, et pourquoi. Mais aussi comment cet amour immodéré ne s’embarrasse pas trop de ses conséquences.

 

Comme le soulignait la sociologue Andrée Fortin (coauteure de La banlieue s’étale) quand je l’ai rencontrée : on aime avoir de l’espace, se sentir près de la nature. Puis, quand le quartier se densifie, on déplore d’avoir perdu cet avantage. On va alors chercher à reproduire le modèle un peu plus loin. Et encore. Et encore. Jusque dans les Laurentides. Jusque dans Lotbinière. Mais on s’arrête où ?

 

Les banlieues plus anciennes, elles, sont devenues aussi impossibles à vivre que la ville, à laquelle elles ressemblent de plus en plus. En partie parce qu’elles subissent la pression du développement alentour. Donc l’augmentation du trafic.

 

Prenez Laval, Longueuil, même Sainte-Foy. Ce ne sont plus les zones excentrées d’autrefois. Des poches de pauvreté s’y installent en raison du coût plus abordable des logements. Les centres d’affaires quittent parfois la ville pour s’approcher des grandes jonctions autoroutières, de la fin des lignes de métro. Remarquez, c’est aussi la faute aux villes, où les services ne sont pas toujours au rendez-vous. Même à un certain activisme de gauche qui, en voulant préserver la trame urbaine, bloque parfois des projets qui éviteraient d’exporter les moins bien nantis en banlieue.

 

Car c’est ainsi que nous nous retrouvons un peu trop entre bobos.

 

Pendant ce temps, disions-nous, la campagne recule au profit de cette banlieue qui prend en hauteur, en largeur, en profondeur. Comme le comté de Portneuf, à l’ouest de Québec, où le développement immobilier semble en croissance permanente. Entre Québec et le mont Sainte-Anne, ce qui fut autrefois le garde-manger de la Nouvelle-France est une célébration du condo au tragique goût du jour. Le parc automobile, lui, explose, si bien que la qualité de vie qu’on évoque sans cesse pour parler de la capitale, mais plus encore de sa banlieue, n’a plus aucun sens.

 

On n’est pas encore dans le cauchemar américain. On n’est pas au New Jersey. On n’est pas dans East L.A. C’est vrai. Mais c’est pas une raison pour ne pas essayer d’imaginer l’urbanisme autrement qu’à travers le prisme d’un confort bien relatif, et surtout de s’interroger sur ce symbole de réussite sociale qu’est la banlieue.

 

« Allez-vous bientôt nous parler de votre grand-mère Marie-Louise ? », ironisait un lecteur lors d’une des précédentes chroniques de cette série, déplorant que j’y parle surtout de mon regard personnel sur la banlieue, de mes souvenirs. J’ai failli lui répondre que je préférerais qu’on parle de sa soeur, mais bon, je comprends son agacement.

 

J’avais aussi envie de parler de la banlieue de manière un peu plus factuelle, avec des chiffres. Jusqu’à ce que je me rende compte, comme je le disais la semaine dernière, que ces chiffres n’auront pas raison des mythes, des idéaux. Ceux-là s’impriment à force de répétition, de pubs, de films. Sans parler des souvenirs… C’est une idée du bonheur. Comment voulez-vous lui opposer la raison ?

 

La ville ? C’est un endroit qu’on visite, pour faire la fête, pour consommer. Elle s’est nettoyée pour le touriste ou le banlieusard. Son centre est propre, propre, propre.

 

Je crois que c’est Anne-Marie Régimbald qui résumait le mieux l’idée dans le magazine Liberté : la banlieue est un état d’esprit. Celui-ci ne connaît pas les codes postaux, c’est une culture qui se fiche de la géographie. C’est une obsession pour l’efficace, l’immaculé. On veut des lieux qui n’entravent pas nos désirs ni ne choquent nos petites sensibilités. Nous ne supportons plus ce qui dépasse. Nous aimons le lisse, le béton, le neuf. Notez que je n’ai pas dit le beau.

 

Bref, pendant qu’on s’effraie que la banlieue étende son horrible idée de perfection dans toute la campagne, on omet de constater qu’elle a déjà colonisé nos esprits. Donc la ville, évidemment.

9 commentaires
  • André Martin - Inscrit 9 août 2014 09 h 20

    En conclusion, à une série fort intéressante…

    Vue comme ça, la banlieue est comme une fuite géographique : on déménage… ce qu’on est. La différence : on a absolument besoin d’une auto.

    Donc, en toute logique, les banlieues devraient plutôt relever du Ministère des Transports.

    • Guy Vanier - Inscrit 11 août 2014 06 h 03

      Le paradis c'est ici au Mont-Ste-Anne, mais surtout ne le dites pas à personne.

  • Jean Boucher - Inscrit 9 août 2014 09 h 33

    Les solutions à votre problème "horrible"

    Déménager à Lotbiniere "la beauté rurale" pour traverser le pont Pierre-Laporte tous les jours pour gagner votre pain qoutidien. Vous pourriez surtout critiquer davantage les moneymakers apatrides de Labeaumegrad et d'ailleurs responsable de ce gâchis, plutôt qu'aux banlieusards de la classe moyenne qu payent leurs impôts ici plutôt qu'à Jersey ou Monaco.

    • Jean-Christophe Leblond - Inscrit 10 août 2014 21 h 12

      Il serait en effet intéressant d'étudier les dessous politiques et financiers de ce phénomène pas du tout naturel. L'idéal de la banlieue s'est construit à coups de campagnes publicitaires et de subventions directes (construction d'infrastructures qui desservent une si faible densité de population qu'elles n'auraient jamais pu être contruites par les municipalités sans subventions gouvernementales) ou indirectes (construction aux frais du contribuable d'une immense infrastructure autoroutière périphérique qui fait augmenter la valeur des terres les entourant et permet de les subdiviser et les vendre).

      Mais cela n'empêche pas de poser un regard critique sur le résultat de ces phénomènes politiques et financiers (la banlieue elle-même).

  • Christian Fleitz - Inscrit 9 août 2014 09 h 45

    La mer à la montagne....

    Le besoin de nature semble être profondément ancré dans les gènes humains, peut-être la nostalgie des frottements de l'herbe sur nos membres enracinée dans notre cerveau reptilien. Certains architectes urbanistes ont proposés différentes solutions qui pour la plupart proposent un regroupement d'habitants dans des ''unités'' d'habitations implantées dans des vastes parcs en espace urbain rendus possibles en occupant les superficies qui auraient été nécessaires pour l'implantation d'un habitat individualisé. La formule est séduisante, mais elle implique des constructions de grande qualité et des aménagements particulièrement pratiques ce qui, à l'usage, s'est montré incompatible avec l'avidité des promoteurs immobiliers. Les meilleures idées pour l'amélioration de notre monde se heurtent trop souvent à l'immoralité et au cynisme de l'esprit de lucre. Les travaux et réalisations de Le Corbusier sont à ce titre particulièrement intéressants, en particulier ses ''cités radieuses'' de Marseille et de Nantes, en France, sont implantés selon ce principe au milieu de parcs urbains ouverts aux habitants qui font baver d'envie les promoteurs. Ces ''cités radieuses'' proposent des solutions particulièrement innovantes pour améliorer le confort des citadins, tant dans les appartements que dans l'organisation de ces bâtiments. Une garderie collective avec piscine est aménagée sur la terrasse de ces cités et une ''allée commerciale'' avec entre autres commerces, restaurant et salle de cinéma a été prévu au centre de la construction. La solution du '' village vertical '' serait évidemment intéressante pour répondre aux attentes humaines en matière de contact avec la nature mais elle est en contradiction avec la principe du profit maximum pour certains lié à l'idéologie néolibérale.

    • Gaétan Fortin - Inscrit 9 août 2014 16 h 13

      Et s'agissant de la «Cité radieuse». la présence d'un hôtel 2 étoiles.

  • Roger Gauthier - Inscrit 9 août 2014 13 h 23

    Rien de nouveau

    "on a encarté un feuillet promotionnel de 28 pages"

    Dans l'album d'Astérix le Domaine des Dieux, publié en 1971, il y a un encarté promotionnel de deux pages pour la banlieue Armoriquaine.

    Si déjà à cette époque on parodiait le phénomène, c'est qu'il n'avait rien de nouveau.

    En fait, il y a 150 ans, on vendait Outremont et Rosemont de la même manière qu'on vend aujourd'hui Lotbinière.

    "On n’est pas encore dans le cauchemar américain"

    Je pense que 50% de toutes les critiques faites à la banlieue sont liées directement à son américanité.

  • Denis Therrien - Inscrit 10 août 2014 14 h 00

    Intéressant mais incomplet

    Il y a un documentaire sur le web fait en 2005 par des jeunes de la banlieue nord de Montréal et qui dit aussi pas mal de choses intéressantes mais encore on tombe dans deux prismes sur la banlieue disons la vue des sociologues penchant à gauche versus la vue des promoteurs immobiliers et on va interroger des résidents aussi correspondant à des clichés.

    N'empêche que ce n'est pas mal fait. Projet Banlieue, à voir :

    https://www.youtube.com/watch?v=b_g_tzyIPlg


    La banlieue , je crois que pour beaucoup c'est un compromis. Et l'idéal ou ancien idéal était plutôt le village ou la proximité du village. Pour les petites villes ou villes plus grandes.