Montréal no 5

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir
Une odeur de noix au miel rôties, de burritos et de jus de poubelle collait à mon chandail. À mes pantalons. À mes cheveux. Pourtant, je n’avais pas passé la journée avec les vendeurs de shish-taouk de Times Square. Est-ce que les effluves de hot-dog vapeur se mêlent aussi à l’Acqua di Gioia de ces New-Yorkaises si fières sur leurs talons va va voom? Parce que ça n’avait pas pris deux heures pour que la ville devienne mon parfum. 

Certaines villes font autant d’effet, ou du moins ont une eau de Cologne clairement associée aux industries locales. Charny a toujours eu une histoire trouble avec les vents de l’usine de récupération d’animaux morts Alex Couture (aujourd’hui Sanimax). L’usine Barry Callebaut donne l’impression que Sainte-Hyacinthe est nichée dans le fond d’une boîte de chocolat en poudre, tandis que Tequila, au Mexique, nous saoule d’un délicat mal de bloc. 

La designer et cartographe Kate McLean, elle, a répertorié dans des «cartes sensorielles» les odeurs de Paris (l’urine, le vin rouge et les Gauloises), Édimbourg (la brasserie, la mer et les toilettes de garçons au primaire (?!)), et Glasgow (le parfum, la poussière et le Bovril). 

Même les astronautes ont noté que l’espace a une odeur distinctive, sorte de mélange entre la fumée de soudure de métal et le steak brûlé qui s’incruste à leur combinaison pendant leurs sorties dans l’atmosphère.

Pourtant, j’ai beau prendre une bouffée de mes t-shirts, impossible de distinguer l’odeur de Montréal. Mardi matin, je ne savais pas trop si la forte haleine de caramel brûlé soufflée dans ma ruelle était vraiment la sienne.

«Il est vrai qu’avec l’habitude, on en vient à ne plus percevoir un parfum. C’est comme le white noise. Dès qu’il y aura une variation, par contre, le nez se réveille et perçoit le changement», m’explique David Howes, professeur d’anthropologie et directeur de l’équipe de recherche Sensoria à l’Université Concordia, pendant que la suave des allongés de l’Olimpico s’évapore sur la terrasse. 

Le professeur Howes vient de Westmount, où ça sent bon le frêne, le gazon frais coupé par la crème des Toro et où les plates-bandes sont entretenues par des jardiniers professionnels. «L’ouest a toujours une odeur plus “florale”, puisque le vent souffle d’ouest en est. Dans les villes, c’est là que sont souvent situés les quartiers plus aisés, alors que les zones industrielles s’établissent dans l’est, où se dégagent les odeurs plus “exotiques”», poursuit-il, alors que la chercheuse indépendante Natalie Bouchard nous rejoint, encore endormie, pour une petite expédition en odorama de Montréal. 

On ne se rendra pas à la station de métro Beaudry parfumée aux M&M — les freins des voitures sont lubrifiés à l’huile d’arachides — ni jusqu’à Place Ville-Marie, où il n’y aurait pas grand-chose à sentir. «Souvent, les quartiers des affaires sont inodores car les bureaux sont aseptisés, nettoyés, climatisés, suggère l’anglo M. Howes dans son français impeccable. Contrôler l’environnement est une notion de pouvoir.» 

Mais le Mile-End, objet de l’étude de la designer Natalie Bouchard, contient tout de même plusieurs notes distinctives de l’identité montréalaise, ne serait-ce que par le levain, les grai­nes de sésame et les vapeurs chaudes s’échappant des portes grandes ouvertes des boulangeries de bagels.

Pour son projet participatif, Le théâtre de la mémoire olfactive, elle a envoyé des volontaires faire une lecture du quartier et il en est ressorti que le Mile-End est incrusté de vapeurs d’essence, de cigarettes, de vidanges, de poulet et de lessive. 

Cette dernière est particulièrement forte près du parc Outremont où s’amusent une ribambelle d’enfants. Je me tais parce que ça m’aide à comprendre ce que je sens. Le détergent, oui, mais le sable chaud. «Et le bébé», dit la designer qui a en horreur le parfum des lilas. J’essaie d’attraper l’odeur de la crème solaire — les enfants sentent toujours la crème solaire —, mais je n’arrive pas à la trouver.  

 «On est tellement dépendants de notre vue, dit Natalie. J’ai remarqué que les gens n’arrivent pas à faire le lien entre ce qu’ils voient et ce qu’ils respirent. Quand ils ne voient pas la source, ils mettent en doute ce qu’ils perçoivent. Il leur faut ce lien pour authentifier l’odeur. Et vice versa, ils s’attendent à ressentir l’odeur d’un bosquet fleuri même s’il ne sent rien.»

Plus tard, Howes s’arrête devant un marché sur l’avenue du Parc, titillé par les parfums d’ananas trop mûrs et d’épinards, lui dont l’odorat ne fonctionne pourtant que partiellement, merci aux allergies saisonnières. «Dans les vieilles villes, ces petites boutiques entassées, dont les produits sont vendus tels quels, sans cellophane ni barquettes, créent une sorte de passage, d’itinéraire odorant.» 

Difficile d’imaginer quiconque écrire une ode aux odeurs d’un Walmart, développe-t-il dans le livre Ways of Sensing: Understanding the Senses in Society

En marchant, Natalie réalise que quelque chose de son Montréal a changé. «Le boulevard Saint-Laurent ne sent plus la même chose, il y a moins de variété ethnique que sur l’avenue du Parc. Tellement de petits commerces ont fermé, qui sont aujourd’hui devenus des endroits génériques, il y a une moins grande variété d’ambiances qu’auparavant.»

Les histoires qu’on se raconte
Quand on s’y arrête, les odeurs sont un véhicule qui nous transporte ailleurs. «Est-ce qu’on peut vraiment saisir un endroit par les images?, s’interroge David Howes. On peut faire le tour du monde à travers les émissions de télé, avec Google Maps, mais il va toujours manquer la dimension olfactive. Il y a toute une narration de la ville introduite par les odeurs et les souvenirs qui en émanent permettent d’expérimenter le monde dans toutes ses dimensions.» 

Et en évoquant le passé et en esquissant notre futur, elles influencent nos choix, ne serait-ce que cette odeur de hamburger sur le grill qui donnera envie de faire un BBQ dans le parc en rentrant. 

Une histoire qui fermente
L’eau de toilette de Montréal est un mélange de plusieurs extraits. Selon le professeur Howes, la métropole a cette mystérieuse odeur de sacré, conférée par l’encens, la cire à plancher et les lampions des églises, explique-t-il alors que le dôme de l’église Saint-Michel-Archange, l’un des «mille clochers», se dresse à notre gauche. 
Puisqu’il n’y a rien comme l’avis de quel­qu’un dont le nez a une distance émotionnelle avec la ville, j’ai appelé une amie manitobaine qui a habité Westmount il y a une cinquantaine d’années. Ce n’est pas les effluves fleuris dont se souvenait Alex. «Tu sais ce qui me marque chaque fois que j’y retourne? Elle sent la bière. C’est ça, Montréal, pour moi.»

Comme si le malt ventilé des brasseries s’était incrusté dans chaque arbre, de la même manière qu’il s’était infiltré dans le bois des tables des tavernes. La ville possède une foule de récits olfactifs, sauf qu’à la base, son parfum raconte une histoire encore plus grande. 

On peut faire le tour 
du monde à travers 
les émissions de télé, avec Google Maps, mais il va toujours manquer 
la dimension olfactive 

Une cartographie sensorielle?

Montréal a bien sa cartographie des sons avec MontrealSoundMap (ça va du tic-tac de la tour de l’Horloge à la musique d’ambiance chez Exofruits, dans Côte-des-Neiges), alors pourquoi ne pas en faire autant avec les odeurs? Dans ses rêves les plus fous, la designer et chercheuse Natalie Bouchard aimerait toutes les répertorier et en faire une archive en odorama. Elle y travaille, en tout cas, avec son projet Le théâtre de la mémoire olfactive. Seul critère pour y collaborer? Suffit d’avoir du pif.