Aimées à la corde

En matière de peluches, comment savoir ce qui plaira aux bouts-de-choux? Même chez Raplapla, atelier-boutique du Plateau Mont-Royal ayant perfectionné l’art de la poupée de chiffon artisanale, ce qui déclenche l’affection des enfants est toujours un mystère.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir En matière de peluches, comment savoir ce qui plaira aux bouts-de-choux? Même chez Raplapla, atelier-boutique du Plateau Mont-Royal ayant perfectionné l’art de la poupée de chiffon artisanale, ce qui déclenche l’affection des enfants est toujours un mystère.

Mon amie a fouillé tous les recoins de sa valise et viré la voiture à l’envers. Mais son Boulgum n’était pas là. « Merde. On l’a oublié à l’hôtel. » À 150 kilomètres de là. « Il faut retourner le chercher. » On l’a regardée, surpris, car mon amie est une adulte aussi extraordinaire que sensée, puis ça nous a semblé tout à coup évident. On ne laisse jamais son meilleur ami derrière. Même si c’est juste un ourson en peluche de 23 centimètres.

 

Ce n’est pas le genre de discussion qu’on a habituellement entre grandes personnes, mais en interrogeant parents et amis, je me suis rendu compte qu’ils sont une petite armée de l’ombre à toujours laisser une place spéciale chez eux pour leur plus discret confident. Si ce n’est pas dans un sac au fond du garde-robe, c’est directement sur le nid conjugal, au milieu des douze oreillers décoratifs.

 

Ces compagnons de route ont même inspiré Much Loved, un projet du photographe irlandais Mark Nixon qui a attiré 1,5 million de visiteurs un mois après sa mise en ligne, devenu depuis un livre aussi réconfortant qu’une doudou (sortez vos mouchoirs).

 

Nixon a immortalisé de vieilles peluches dans leur plus simple expression : celle dans laquelle leur visage est figé. L’air ennuyé de Pink Teddy, 24 ans, n’est pas étranger à la longue cicatrice bariolant son ventre, souvenir d’une soirée trop arrosée à l’université. Teddy Kingley, 45 ans, semble à deux poils de brandir un doigt d’honneur. Brownie, couvert de peluche rose il y a trente ans, porte aujourd’hui superbement son nom et contrevient à tous les critères de salubrité en vigueur. Le nez à demi arraché d’Edward n’enlève pas une once d’élégance à cet ours centenaire au noeud papillon à pois. Un macaron affiche à merveille les couleurs du cinquantenaire Peter, « célibataire et fier de l’être ». Floppy et Bogs sont quant à eux un passeport pour une nuit de cauchemars avec leurs visages dignes d’un Toys Story gore. Et ils sont sûrement assez vieux pour se ficher de ce que les autres pensent d’eux.

 

L’amour est aveugle. Et totalement insaisissable.

 

Les parents n’ont aucune idée de ce que l’enfant va aimer, et les psys non plus. « La plupart des enfants sont guidés par leurs propres passionnées et mystérieuses préférences », expliquait un article du New York Times.

 

Nul ne sait ce qui les fait préférer cette licorne géante sentant la pomme de sucre d’orge gagnée au tir de canards à Beauce Carnaval et qui fait « crounch » quand on l’enlace à cet ourson dans lequel on peut coudre un « vrai » coeur et qui possède une garde-robe qui ferait l’envie de Village People.

 

Cette magie, les fabricants en ont encore moins le secret. Ou à peine.

 

Même Raplapla n’en connaît pas la recette, et pourtant ses poupées de chiffon artisanales reçoivent une dose d’affection dans chaque couture.

 

« Je sais quels tissus plairont au client, mais pour le reste… Il y a quelque chose de très particulier dans cette relation », me dit Erica Perrot, la créatrice de ces poupées sans cou, au sourire « monalisaesque » et à la chevelure électrique, assise sur un minuscule tabouret près de la machine à coudre que sa collègue essaie d’actionner discrètement. « Quand j’ai commencé il y a neuf ans, bien sûr que le but ultime était de fabriquer un jouet qui suivrait l’enfant toute sa vie. Ç’a une portée symbolique énorme. » Son souhait a été exaucé avec l’arrivée de Monsieur Tsé-Tsé.

 

Mais cela a pris un peu de temps.

 

Le cas Tsé-Tsé

 

Pour qu’un enfant ait un coup de foudre, il faut d’abord que la poupée se rende jusqu’à lui. Et Monsieur Tsé-Tsé (tsé-tsé comme la mouche qui fait dormir) est un incompris. À sa sortie, les adultes ne le saisissaient pas trop. Tout simple, blanc cassé, rectangulaire. « Ce n’est pas le modèle qui les attire le plus. Contrairement aux autres Raplapla, il n’est pas un personnage. Certains le trouvent trop sage, d’autres trop petit. » Une bourse de développement lui avait été refusée sous prétexte qu’il était trop petit par rapport à son prix (44 $, avec sa maison). Les bébés, eux, se fichent bien d’en avoir pour leur argent, Tsé-Tsé était parfait pour leurs petites mains.

 

« On a su qu’on tenait quelque chose quand on a commencé à entendre les histoires des gens. Les enfants l’ont vu chez une voisine et en voulaient un ; bébé ne pouvait pas dormir sans lui… Ils ont été à l’origine de son succès », se rappelle Erica. Au même moment, deux grosses poussettes entrent dans la boutique avec à bord deux « terrible two » mâchouillant chacun un Tsé-Tsé fatigué. « J’adore quand les jouets arrivent usés à la corde. Regarde. Il m’a inspiré une mise en scène à la Much Loved. »

 

D’un tiroir de l’hôpital pour personnes en tissu de Raplapla (lire : une étagère), Erica sort une photo du Tsé-Tsé de Jules, tous deux âgés de quatre ans. Son coeur brodé et son sourire sont intacts, alors que son corps de coton est miné par les années d’affection. Il faudrait un miracle pour guérir ce malade, mais cette « urgence » qu’ils ont créée pour patients rembourrés en accomplit de plus petits.

 

C’est grave, docteur ?

 

Depuis quelques mois, l’aile médicale de la boutique de la rue Villeneuve ressemblait à une clinique privée, accessible aux seuls membres de la famille Raplapla. Puis, constatant les réels besoins d’une clientèle qui ne sait plus trop comment enfiler un fil dans une aiguille, Erica a décidé de soigner tous les toutous. Ils sont chanceux, l’attente n’est pas très longue. « On n’en reçoit pas des mannes, sûrement parce que l’enfant s’habitue aux blessures de son copain, à son odeur, à son toucher, et l’aime tel qu’il est. D’ailleurs, on établit toujours le diagnostic avec lui avant “l’opération”, explique la créatrice des Hibouillotte, Frida et compagnie. Si le parent veut changer la bourre au complet alors que l’enfant l’aime bien tapée, c’est lui que j’écoute. C’est son ami, après tout. »

 

La boutique fait ainsi un clin d’oeil à l’historique The Doll Store ouvert depuis 75 ans à Dublin. Il est l’un des derniers hôpitaux de poupées et, par ricochet, une destination de tourisme médical puisqu’il reçoit des patients de partout dans le monde. Vous trouvez l’idée d’un hôpital pour poupées extravagante ? The Doll Store devait fermer ses portes cette année à cause des coûts de gestion prohibitifs, mais deux jours plus tard, il revenait sur sa décision tellement le public l’avait inondé de propositions de relocalisation et de déclarations d’amour.

 

« On est plongés dans un univers complètement différent », remarque Erica. Et cette brunette — qui n’avait pourtant pas de peluche préférée mais chérissait un carré de peau de lapin qui horrifiait sa mère — est très loin d’être seule sur cette planète secrète.

 

Sa couturière répare souvent les amis des tout-petits en catimini, pendant que ceux-ci sont à la garderie, pour qu’ils ne souffrent pas de leur absence. De même, certains adultes pourtant très rationnels refusent de se séparer pendant quelques nuits de leur partenaire de longue date.

 

Une « agence » japonaise spécialisée en voyages pour peluches propose aux gens capables de laisser de la corde à leur ami touffu de les apporter en escapade. Elle publie même des photos d’eux en train de manger des sorbets au matcha et posant devant la tour de Tokyo sur sa page Facebook.

 

Plus simple et moins cher, on lui fait faire du kilométrage avec nous dans notre propre valise.

 

« Je me souviens du moment où ma fille, aujourd’hui âgée de 15 ans, s’est trouvée trop vieille pour continuer à traîner sa poupée avec elle, bien qu’elle eût aimé le faire, dit Erica Perrot. Un jour, on a rencontré une magnifique femme d’environ 35 ans qui nous a raconté qu’elle ne passe pas une nuit sans son toutou d’enfance. J’ai regardé les yeux de ma fille et j’ai tout de suite vu que cette dame venait de changer quelque chose. Elle venait de lui donner le droit de continuer à aimer sa poupée. »

1 commentaire
  • Diane Veilleux - Inscrite 25 juillet 2014 11 h 30

    J'ai rangé mon ourson le jour où après être devenue retraitée, j'ai eu le coup de foudre pour une vraie peluche, il avait 8 semaines, se nommait théo, pesait déjà une bonne dizaine de livres. Aujourd'hui mon bouvier bernois doit bien faire dans les 125 livres et bien qu'il ne ressemple plus à un ourson de peluche, il en a gardé toutes les qualités.