Éloge du journalisme

Le journaliste est en train de devenir une espèce en voie de disparition. Dans l’univers du papier, du moins.

 

Ce n’est pas de nous, c’est le site américain CareerCast.com qui vient de le dire, la semaine dernière, en dévoilant son palmarès des 10 professions les plus menacées par les mutations du présent. Avec des perspectives d’embauche en chute de 13 % cette année, le reporter officiant dans un quotidien imprimé y trône en quatrième position, juste derrière le facteur — au sommet de cette liste —, l’agriculteur et le releveur de compteurs.

 

La mathématique des temps qui changent lui serait fatale, note le spécialiste de l’offre d’emploi en ligne, qui souligne, pour justifier la condamnation, la baisse des abonnements, faute d’un lectorat qui a pris goût à la gratuité, sous toutes ses formes sur le Web. Il évoque aussi l’érosion des revenus publicitaires induite par l’éloignement du papier de tous ces cerveaux qu’il faut désormais aller interpeller ailleurs pour leur vendre du vent, du rêve, du bacon précuit, des REER, des SUV, alouette !

 

Moins d’argent, moins de journalistes.

 

L’équation tient paradoxalement très bien dans un titre ou un intertitre. Elle tient aussi, désormais, une profession dans une précarité, relative certes, qui n’est plus seulement en train de sonner le glas des reporters dédiés au papier, mais risque aussi de porter un coup sévère à l’ensemble des rapporteurs de nouvelles, traqueurs de manchettes, aiguilleurs d’idées, s’ils ne prennent pas garde, individuellement et collectivement, aux écueils que ce drôle de présent met sournoisement sur leur route.

 

C’est bien connu : l’abus, l’exploitation, le manque de respect n’ont jamais été très loin de la faiblesse, qu’elle soit bien réelle ou un peu surévaluée, d’ailleurs. Et la matérialisation de ces travers, dans un univers qui se dématérialise, peut parfois prendre des formes inusitées.

 

Prenez les pressions des annonceurs — c’est un exemple —, qui rêvent de contenus commandités, dans les pages des magazines comme des journaux, pour mettre ainsi au rancart le regard distant et critique du journaliste au profit d’un environnement narratif un peu plus complaisant.

 

En ouvrant les yeux, il est facile de voir que le projet est bel et bien en marche. En tendant l’oreille, on se rend compte aussi qu’il est loin de faire l’unanimité au sein d’une profession qui, en ne résistant pas à cet appel de la commandite facile, met en péril cette frontière fragile qui sépare le journalisme des relations publiques et du marketing. Frontière que plusieurs forces en présence, pas juste dans le domaine de la finance, mais aussi dans celui du cosmétique, de l’automobile et même des industries culturelles, cherchent depuis des années à étioler, à effacer, pour la bonne marche de leurs affaires.

 

Ils le font en exigeant des angles, en imposant des dates de publication, en relisant les textes, en demandant des justifications, en menaçant de couper les sources d’information ou de revenus, mais surtout en cherchant doucement à transformer le journaliste en simple communicant dont la marge de manoeuvre, dans le monde de la circulation des idées, des faits et de la construction sociale de la réalité, risque de devenir à la longue bien mince s’il décide d’opposer indolence et servilité à l’ensemble de ces figures imposées.

 

Ce serait bien dommage. Car si les reporters sur papier sont en train de disparaître sous l’effet des mutations en cours, les journalistes, eux, ces témoins distants et éclairés du présent, n’auront jamais été aussi nécessaires qu’aujourd’hui pour expliquer ces changements avec impartialité, traquer les dérives, nourrir les débats, soulever les questions, que toutes ces transformations induisent. À condition de pouvoir le faire dans les cadres fondamentaux de cette profession et en rappelant avec force ces cadres à ceux qui sont peut-être un peu, dans l’excitation du présent, susceptibles de l’oublier.

 

C’est que le journaliste donne du sens et de la valeur à son regard sur le monde par son indépendance d’esprit et sa liberté de penser, qui défendent avant tout l’intérêt du public, plutôt qu’à la protection ou au rayonnement d’intérêts particuliers — que ces intérêts soient nobles ou pas. Ce qui le distingue d’un communicateur, cette espèce actuellement en voie de reproduction et de valorisation intense dans les univers numériques et qui ne se barde pas trop avec la notion de neutralité, c’est sa capacité à se tenir au-dessus de la mêlée, à observer la condition humaine d’assez près pour être juste, mais de pas trop proche pour éviter la collusion.

 

Il est engagé dans la circulation des idées plutôt que des causes, des rumeurs, des émotions vaguement ou franchement intéressées. Il pose des questions plutôt que de donner des réponses. Il cultive l’ouverture sur le monde plutôt que le repli, la rigueur plutôt que le divertissement, et surtout mène chaque jour ce combat pour la préservation d’une liberté fondamentale dans une démocratie que d’autres, avant, lui ont laissé en héritage.

 

Et si un jour le journaliste devait disparaître, partiellement ou complètement, ce serait sans doute pour avoir oublié la fragilité de cet héritage et cessé de revendiquer qu’il puise sa valeur dans une liberté qui, hier comme aujourd’hui, n’est surtout pas négociable.

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