«J’rape un suicide…»

Au début des années 1960, longtemps avant les retrouvailles de 1967, Alain Peyrefitte était venu au Québec. Celui qui allait devenir le ministre de Charles de Gaulle était revenu inquiet de son séjour. Il s’était promené dans les quartiers ouvriers de Montréal où il avait entendu parler joual, le joual désignant ici non pas les traits particuliers du français du Québec, mais ce mélange bien spécifique de français et d’anglais qui caractérisait à l’époque les milieux montréalais les plus pauvres et les plus anglicisés. Grand voyageur et diplomate de carrière, Peyrefitte avait aussitôt compris que le français y était menacé de créolisation. Il en revint décidé à convaincre le général qu’il fallait favoriser les échanges culturels par tous les moyens. D’ailleurs, grâce aux efforts collectifs des Québécois, la qualité du français aujourd’hui parlé dans ces milieux est sans commune mesure avec celle d’hier.

 

Étrangement, nos curés de la langue continuent à pousser de hauts cris chaque fois qu’ils entendent le mot « créole ». Loin de toute connotation morale ou péjorative, celui-ci décrit pourtant une réalité linguistique. Le créole est un système linguistique issu du mélange de plusieurs langues comme on en trouve par exemple dans les Antilles. Au Québec, il désigne une forte interpénétration du français et de l’anglais qui rend la langue de ceux qui la parlent incompréhensible à ceux qui ne sont pas bilingues. Comprenons-nous bien, on ne parle pas créole en disant « passe-moi le ranch », une phrase dont la structure est française à l’exception d’un mot. Il faut pour cela que les deux langues se mélangent au point pratiquement d’en former une nouvelle.


 

Ce débat a été récemment relancé autour de Dead Obies, un groupe de jeunes rappeurs qui s’amuse justement à pratiquer un créole que presque personne n’est en mesure de comprendre. En voici un exemple : « C’est qui ça Jo Rocka ? / Buddy, y’a juste God qui peut judge, pis y’est pas là / Y’a pas d’mothafucka fresh like us / J’print Dead-O sur un T pis tu veux dress like us / So I’m takin a bath a’ec le yâb’en maillot Prada / Canot-Kayak a’ec Mahée Paiement su’l’Chayo Phraya ».

 

Il y a plus d’un an, j’avais écrit qu’il fallait « être sourd pour ne pas sentir ce nouvel engouement suicidaire pour l’anglais qu’ont récemment exprimé, dans une langue déjà créolisée, les jeunes francophones du groupe montréalais Dead Obies ». Il ne s’agit pas de reprocher à Dead Obies d’écrire dans une langue ou l’autre. Après tout, Claude Gauvreau n’écrivait-il pas en exploréen ? Or, au lieu de revendiquer un geste purement artistique, nos rappeurs prétendent écrire dans « la langue de la rue », celle de l’avenir prétendument « métissé » de la jeunesse actuelle. Comme si la modernité ne pouvait pas s’exprimer en français.

 

Les chanteurs poussent d’ailleurs le ridicule jusqu’à donner des entrevues parsemées d’étonnants « whatever » ou « get the fuck of that ». Claude Gauvreau n’a pas demandé au peuple de parler exploréen et Michel Tremblay n’a jamais fait un fou de lui en s’exprimant comme la « grosse femme ». Le joual de Tremblay est une invention littéraire, ce qui n’empêche pas son auteur de s’exprimer dans une langue comprise de Dakar à Bruxelles.

 

Tel n’est pas le cas des chanteurs de Dead Obies, qui sont convaincus d’être les prophètes d’une nouvelle langue « métissée », « multiculturelle »… mais étrangement anglaise. Qu’on ne s’y trompe pas, le combat de Dead Obies est un combat politique. Selon eux, la défense du français au Québec est dépassée. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à associer les nationalistes et ceux qui défendent le français à des « suprémacistes blancs », comme dans cette entrevue accordée le 6 décembre 2013 à CISM FM.

 

Or, je le répète, cet éloge d’un créole dominé par l’anglais est proprement suicidaire au Québec. Ces jeunes rappeurs ne semblent pas se douter de la chance qu’ils ont de pouvoir s’exprimer dans une langue parlée par plus de 200 millions de personnes dans le monde. Je me souviens d’avoir interviewé des Catalans et des Néerlandais qui enviaient les Québécois de parler une grande langue internationale qui leur donnait un accès direct à toute la littérature et à toute la cinématographie internationales.

 

Que le métissage linguistique soit un outil littéraire et enrichisse la langue, qui s’en plaindra ? Il en a toujours été ainsi, de Montaigne à Antonine Maillet. Mais Dead Obies n’intègre pas des mots anglais au français comme l’ont fait avec brio Plume Latraverse ou Luc Plamondon. Dans la langue de Dead Obies, c’est plutôt le français qui se noie dans la langue dominante. Que ce créole soit de plus revendiqué politiquement comme une langue à promouvoir dans un contexte où l’anglais est déjà la langue hégémonique, c’est, oui… un suicide. Les chanteurs de Dead Obies semblent d’ailleurs le confesser lorsqu’ils hurlent : « Do or die, j’rap un suicide ».

 

Le français est une grande langue de culture. L’anglais l’est tout autant. Mais si, pour passer de la langue de Vigneault à celle de Kérouac, il faut patauger pendant 200 ans dans un créole informe et médiocre, baragouiner une non-langue qui nous coupe de toute littérature, permettez-moi de ne pas être du voyage.

26 commentaires
  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 juillet 2014 01 h 32

    Anticulture et francophobie

    Voilà les deux mots qui me viennent à l'esprit lorsque j'entends ce groupe.

    • Étienne Duclos-Murphy - Inscrit 18 juillet 2014 13 h 24

      Vous vous en prenez à un groupe de rap quebecois qui ne fait rien de bon (à mon avis)...

      MAIS, vous (celui qui a écrit l'article et ceux qui sont en accord avec son propos) essayez de défendre un point (qui n'est pas clair) sur lequel Dead Obies vous devance largement. Si le débat de la protection de la langue française est dépassé (parce qu'il l'est), c'est en partie parce que le trois quart des gens au Québec ne savent pas écrire/parler correctement, et qu'ils ne sont pas interessés à l'apprendre. Je ne connais pas les Dead Obies, mais quelque chose me dit qu'ils savent écrire et parler, et que s'ils décident de "raper" ainsi c'est parce qu'ils en aiment la sonorité.

      Vous vous en prenez à des jeunes qui aiment leur propre son et qui restent fidèle à leur façon de faire les choses. Vous représentez la jalousie.

      Je n'écoute jamais de ce qu'ils font, mais sincèrement, les utilisés pour tenter de souligner la pauvreté de notre français est une injure à leur art.

    • Hélène Paulette - Abonnée 18 juillet 2014 13 h 53

      @Duclos-Murphy, vous faites erreur, le débat sur la langue n'est pas dépassé et la langue parlée au Québec a fait beaucoup de progrès depuis le Frère Untel. Quant au désintérêt des trois quart des québécois qui n'ont pas d'intérêt pour leur langue, je ne sais pas où vous prenez vos chiffres mais c'est du délire. Si les jeunes perdent intérêt pour leur langue ils vont se retrouver assez vite dans l'incapacité d'exprimer leur pensée sans avoir recours aux raccourcis qui ne veulent rien dire...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 juillet 2014 01 h 54

    Quand antiracisme rime avec fascisme

    Hier, je lisais un article sur Huffpost au sujet de Fabrice Éboué, cet humoriste français d'un père camerounais et d'un mère normande. Là encore, il tente d'exorcisé la soi-disante xénophobie en ces termes : " En France, on a tout un débat autour de l’intégration, notamment des personnes de l’Islam, dans la société française. On voit des gens qui se convertissent en France pour partir en Syrie ou en Irak. Je sens qu’il y a beaucoup plus d’ouverture au Québec qu’en France à cet égard. "

    Ce serait donc de la xénophobie que d'être choqué que des concitoyens partent en Syrie ou en Irak se battre aux côtés des islamistes qui rejettent tout de l'Occident.

    Par contre, il semple que ce soit très tendance de baffouer, critiquer, insulter les cultures occidentales et les Blancs, et de les traiter de "suprémacistes blancs" lorsqu'ils tentent de préserver ce qui leur reste pour s'exprimer du plus profond de leur être et le plus authentiquement possible : leur langue.

    Le multiculturalisme a pour objectif de tiermondialiser l'Occident. Nivellement vers le bas et non vers le haut. Tout le monde est donc perdant. Point barre.

    • Lise Bélanger - Abonnée 18 juillet 2014 09 h 22

      Je partage votre exaspération.

      Dans la réalité, seuls les occidentaux ont des mesures anti-racisme. Seuls les occidentaux connaissent la démocratie et la liberté. C'est une constatation sans complaisance.

      Nous avons également la liberté d'expression. M. Éboué devrait s'en réjouir, en tous cas il en profite. En autre, au pays de son papa c'est pas comme ça.

      __________________

      Il n'y a pas que certains chanteurs qui apauvrissent notre langue. Écouter les émissions de télévision pour ados et le français n'y est pas sous son meilleur jour. En général, on ne montre pas un bon français au Québec. Ce qui crée un manque de fierté de bien parler sa langue et par ricochet laisse plus de place au multiculturalisme linguistique.

    • Gilles Roy - Inscrit 18 juillet 2014 16 h 54

      Fabrice Éboué a-t-il vraiment dit cela? Certes, le journal en question le rapporte ainsi, mais... C'est qu'on est au coeur de l'été, que le Huffington Post n'est pas le New-York Times, et que les meilleurs journalistes ont aussi droit à un congé...

  • Denyse Côté - Inscrite 18 juillet 2014 06 h 42

    le joual n'est pas un créole, le créole n'est pas une dégradation du français

    Le créole n'est pas, comme vous l'affirmez "informe et médiocre... une non-langue qui ... coupe de toute littérature."

    Je suis déçue que vous utilisiez à tort l'expression "créolisation" pour référer à une dégradation du parler français au Québec. Personne au Québec ne se créolise, mais certains parlent joual, d'autres importent largement l'anglais dans leurs créations.

    Je vous réfère à cet effet à l'excellente réplique d'Anne-Marie Beaudoin-Bégin dans le Journal de Québec, rédigée en réponse à un article de votre collègue Mathieu Bock-Côté sur le même sujet "Le franglais: le raffinement des colonisés".
    http://www.journaldequebec.com/2014/07/16/rigueur-

    Elle y explique que "l’utilisation du terme créolisation ... sous-entend que les créoles sont des sous-langues, alors qu’ils sont des chefs-d’œuvre d’adaptation aux conditions les plus difficiles que l’être humain puisse endurer": un créole n’est pas une étape, c’est une langue à part entière".

    "Les créoles se sont formés dans un contexte sociolinguistique bien précis. Celui de gens qui ont été déracinés de leur pays pour être vendus comme esclaves à des gens dont ils ne comprenaient pas la langue. Ces gens ont donc, pour survivre, appris la langue de leurs propriétaires, sans apport normatif, en y greffant des mots de leur propre langue maternelle. Le tout a évolué au fil du temps pour devenir une langue maternelle distincte. Rien, dans ce que je viens de décrire, ne correspond à la situation québécoise."

    Le créole n'est pas une sous-langue, la créolisation n'est pas un processus de dégradation linguistique. Votre utilisation de ces termes en ce sens dénote cependant une sérieuse méconnaissance de l'histoire de l'esclavage imposé par nos ancêtres français à des centaines de milliers d'Africains, ainsi qu'un flagrant manque de respect envers nos amis créolophones des Antilles et du Pacifique dont l'histoire de survie pourrait pourtant inspirer tant de Québécois.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 juillet 2014 08 h 51

      Madame Côté, la créolisation est effectivement le bon terme en ces temps de mondialisation et de mixité culturelle. Enfin beaucoup d'articles sérieux, écrits par des linguistes, parle de ce terme et de son concept nouveau. Les mots, tout comme les langues, évoluent.

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 18 juillet 2014 09 h 04

      Votre critique, madame Côté, semble vouloir condamner l'ensemble du texte de Christian Rioux. Celui-ci a pourtant grandement raison dans l'ensemble. Il s'en prend à des rappeurs qui inventent une langue qui assassine notre belle langue québécoise. Voici un extrait de Rioux : « Ce débat a été récemment relancé autour de Dead Obies, un groupe de jeunes rappeurs qui s’amuse justement à pratiquer un créole que presque personne n’est en mesure de comprendre.»

    • Jacques Allard - Abonné 18 juillet 2014 09 h 13

      Je me demande si vous avez bien lu l'article en question. Le fond en est beaucoup plus important que que l'extrait que vous soulignez, d'une part. D'autre part, je suis parfaitement en accord avec votre assertion quand vous nous présentez le créole comme une histoire de survie pour les Antillais. Ma question: en serions-nous rendus là? À savoir: avoir à choisir entre "la créolisation" de notre langue pour survivre ou accepter d'être entièrement assimilés en défendant un usage correct d'un français compr.hensible par tous les francophones?

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 18 juillet 2014 09 h 52

      Vous mélangez patates et oranges.
      Relisez bien le texte de M. Rioux et surtout... ne donnez de leçons à personne!
      C'est en faisant le jeu des Dead Obies et autres mondialistes à tout crin que vous marginalisez la langue française .

    • Denyse Côté - Inscrite 18 juillet 2014 13 h 08

      Merci à Mmes Sévigny, Lapierre et à MM. Allard et Audet.
      Contrairement à ce que vous semblez déduire de mon commentaire, j'ai bien lu l'article de M. Rioux, je sais bien lire et je lis attentivement. Je l'ai d'ailleurs très bien compris. Et je suis largement en accord avec son constat.
      Si je ne me suis référé qu'à la métaphore de la "créolisation", c'est qu'elle dénote une méconnaissance de la nature, de la vitalité et de l'histoire des langues créoles. Utiliser cette métaphore de façon négative, équivaut à déprécier ces langues ainsi que les créolophones tout comme l'ont fait oh combien souvent nos "cousins français" pour le français québécois. Mme Sévigny, je donne mon opinion et j'en explique les fondements, libre à vous d'en déduire qu'il s'agit d'une leçon: d'ailleurs ni les patates ni les oranges n'y sont mélangées.. au contraire. Je souligne plutôt, et je récidive, que les langues créoles ne sont pas des sous-langues ni une dégradation de la langue française. Que l'utilisation du terme "créolisation", Mme Lapierre, même s'il gagne en popularité, est mal avisé pour les raisons susmentionnées. La mondialisation a amené également la reconnaissance de la richesse des langues créoles. N'avons-nous pas assez subi d'attitudes néocoloniales sans les emprunter à notre tour? Le recours à une autre terminologie ne démontrera qu'un respect envers nos cousins antillais et nos voisins haïtiens ou martiniquais.

    • Denyse Côté - Inscrite 19 juillet 2014 08 h 14

      p.s M. Rioux...
      en passant, je ne suis pas un(e) "curé de la langue", on m'a bien interdit jusqu'à ce jour de le devenir (curé, bien entendu...hmmm... "bonne soeur de la langue" ne rend pas correctement votre idée). Je ne fais pas de morale non plus. Je vous rappelle des réalités socio-linguistiques bien connues. Et, je maintiens respectueusement mon désaccord, si vous associez la perte du bon parler français que vous dénoncez, à la créolisation, vous accordez de facto une connotation péjorative à ce terme. Je rappelle une fois de plus que le créole n'est pas une hybridation ou une dégradation du français chez des francophones. Il est plutôt issu de l'adoption forcée du français par des esclaves qui parlaient diverses langues africaines et qui se sont ainsi sculpté un espace communicationnel propre.

  • Laurence Dupont - Inscrite 18 juillet 2014 07 h 36

    FrancoFolies

    Je cite ce communiqué publié sur le site de Dead Obies:
    DEAD OBIES est ressorti gagnant de la 4e édition des Rendez-vous Pros des Francos, ayant lieu dans le cadre des FrancoFolies de Montréal et ayant comme but de tisser des liens entre l’industrie musicale québécoise et européenne. Les gars ont remporté une bourse de 10 000$ offerte par CKOI 96.9, destinée à récompenser l’artiste ou la formation québécoise qui avait donné la meilleure prestation aux showcases dans le but de l’aider dans le développement de sa carrière internationale. C’est sans compter le fait qu’ils seront en France en décembre 2014 pour une participation au festival Bars en Trans!
    À suivre...

  • François Dugal - Inscrit 18 juillet 2014 07 h 55

    MELS

    Cette créolisation à une cause: notre ministère de l'éducation ou l'échec pédagogique est la norme.
    Une "didacticienne" de la langue française proposait, dans une entrevue radiophonique, de bannir les fautes et de "laisser les enfants s'exprimer". Que voulez-vous faire quand l'exemple de la médiocrité vient d'en haut?