Époustouflants vins grecs! (2)

Un vignoble bio à près de 1000 mètres d’altitude chez Tetramythos avec, derrière, le golfe de Corinthe.
Photo: Jean Aubry Un vignoble bio à près de 1000 mètres d’altitude chez Tetramythos avec, derrière, le golfe de Corinthe.

C’est l’histoire de ce béotien de Béotie (ce n’est pas Plutarque, rassurez-vous) qui, voulant rejoindre Athènes toute proche, à l’époque où le Christ ne boit pas encore à la santé de Dionysos, aboutit malgré lui au sud-est, sur le promontoire de l’Attique, à Mesogaia. Là, à deux jets de javelot du temple d’Artemis, au coeur de 10 hectares de vignoble de plaine, surgit une winery dernier cri.

 

L’homme se frotte les yeux, ébahi, devant ce temple nouveau genre où métal, verre et bois se rejoignent dans des lignes si épurées qu’elles font passer l’ordre dorique de l’époque pour un style rococo flamboyant. Erreur de béotien ou pas, son GPS spatiotemporel l’avait fait choir plus de deux millénaires plus tard chez Vassilis Papagiannakos, au domaine familial du même nom.

 

Une gaffe sur le plan de la localisation qui a ses avantages puisque : 1) notre chemineur ne pouvait encore endosser aucun préjugé sur les vins grecs puisqu’il était Grec lui-même et que les préjugés sur les vins grecs n’avaient pas encore été inventés, et 2) il ne pouvait avoir dégusté à ce jour d’aussi admirables retsinas puisque Papagiannakos lui-même ne les avait pas encore élaborés deux heures moins le quart avant Jésus-Christ.

 

Il se rendra cependant compte rapidement que non seulement le vigneron est un maître incontesté du cépage savatiano largement cultivé chez lui, mais qu’il sait aussi porter le cépage malagousia à des sommets de beauté, un peu comme l’exprime à sa manière son collègue Vangelis Gerovassiliou du côté d’Epanomi. À la dégustation du Savatiano 2013 (16,60 $ – 11097451 – (5) ★★★), notre béotien, loin d’être ce personnage rustre et peu lettré, au manque évident d’esprit et de goût, y verra un blanc sec tonique, léger, volubile et polyvalent, avec ces nuances de citron vert et de poire qui le rapproche de la minéralité fine d’un albarino de la Rias Baixas espagnole. Qui a dit qu’ils étaient cons, ces béotiens ?

 

Cap sur le Péloponnèse

 

Nous sommes chez Yiannis Tselepos de la Ktima (Domaine) Tselepos. Bien sûr, il y a ici du chardonnay et du cabernet sauvignon pas piqué des hannetons, mais c’est le moschofilero en blanc et l’agiorgitoko en rouge qui branchent l’oenologue formé à l’Université de Dijon (promo 1979), qui en connaît un rayon aujourd’hui sur le sujet. Yiannis est de ces chefs de file qui ont revitalisé la viticulture locale, fouillant les terroirs, cernant les spécificités, sélectionnant les meilleurs clones et vinifiant comme, disons, comme, allez !… un dieu grec. Exigeant, ambitieux, curieux, au flair assuré. Ses cuvées sont nettes, modernes, précises, surtout en blanc même si le Nemea Driopi 2011 à base du cépage noir agiorgitiko (21,15 $ – 10701311 – (5) ★★★ ©) mérite le détour pour le sérieux et l’originalité de la proposition. Hormis la formidable cuvée Amalia Brut dont il a été question ici la semaine dernière (25,15 $ – 11901103 – (5) ★★★), faites plaisir à vos calmars, moules et autres fish and chips avec la cuvée Mantinia 2013 (19,10 $ – 11097485 – (5) ★★★), un blanc très sec à base de moscofilero qui joue simplement et sans détour des airs de pomme et de citron sur un tempo allegro agitato d’une joyeuse acidité. Une maison à surveiller.

 

Toujours en Péloponnèse mais plein ouest cette fois, sur un plateau en bord de mer Ionienne avec un vignoble qui s’y mouille les racines, la maison familiale Mercouri semble d’une autre époque. De celle où l’olivier (ici la rare et fameuse olive Koroneiki), le raisin de Corinthe et bien sûr la vigne (dont l’intrigant cépage noir augoustiatis assemblé avec le mourvèdre dans la cuvée Antares) semblent battre la mesure et étirer les jours avec indolence depuis 1864.

 

Une ambiance « tradition » qui n’exclut nullement une approche moderne qui se veut aussi inspirée que personnalisée. Les Kanellakopoulos (Christos, Vassilis et Dimitris l’oenologue) veillent sur un peu moins de 20 hectares de vignobles et une dizaine de vins vinifiés, dont cet admirable Cava Mercouri à base de refosco au pédoncule rouge (+ mavrodaphné) d’une exceptionnelle longévité en bouteille. La version « refosco clone Mercouri » 2010 (22 $ – 11885537 – (5) ★★★) à base de jeunes vignes intéressera ces petites côtes d’agneau grillées aussi grasses que parfumées, que la vigueur, la sapidité et la vivacité fruitées du vin combleront à merveille. À ne pas rater, ce Foloi Blanc 2012 (17,85 $ – 12131471 – (5) ★★★) à base de roditis et de viognier (10 %), bien sec, aromatique, léger, au goût de pomme verte et de pêche jaune. À faire découvrir pendant qu’il en reste !

 

C’est tout au nord, ventilé par le golfe de Corinthe, sur des vignobles en altitude (jusqu’à 1000 mètres !) pour lesquels Aristides et Stathis Spanos, enfants du pays, décident en 1999 de tenter l’aventure de l’agriculture biologique. Le jeune oenologue Panagiotis Papagiannopoulos les rejoint alors, un chai plus que moderne est bâti en 2004 à flanc de colline, et l’aventure commence. Aujourd’hui, avec 14 hectares (+ achat de raisins) pour une majorité de blancs, le Domaine Tetramythos est l’exemple même de ce renouveau grec à faire bondir l’Apollon qui est en vous.

 

Ambitions, dynamisme, observations et recherche animent cette belle jeunesse dont il faut déjà reconnaître les réalisations. Cette cuvée à base de roditis, par exemple, où pas moins de sept clones interviennent, sans filtration ni levures exogènes, est un bijou de délicatesse et de clarté dont la pointe de salinité marie à merveille une skordalia bien relevée (purée de pomme de terre et d’ail). Ou encore ce Noir de Kalavryta 2012 (17,15 $ – 11885457 – (5) ★★★) à la trame souple mais bien accrochée, de corps moyen, vivace et espiègle, idéal sur le bébé requin ou le thon au four, sauce au vin rouge. Espérons que la gamme des vins de Tetramythos s’élargira chez nous !

 

Je ne me doutais pas qu’en quittant le Péloponnèse pour la Macédoine, au nord, j’allais rencontrer dans sa maison familiale ni plus ni moins que le meilleur de la Grèce de demain. Ce meilleur a un nom : Apostolos Thymiopoulos. Formé en oenologie à l’Université d’Athènes, le jeune homme dans la trentaine est au cépage xinomavro de Naoussa ce que Didier Daguenau était au sauvignon blanc dans la Loire. Vous en doutez ? Faites sauter déjà le bouchon de sa cuvée Jeunes Vignes 2012 (18,70 $ – 1221220 – (5) ★★★) et buvez ! Ça vous en met un paquet dans les joues, avant d’avaler pour aussitôt recommencer tant c’est frais, franc, vigoureux et d’une exceptionnelle fluidité. Le 2013 dégusté chez lui a déjà sa place dans le Guide Aubry 2015 !

 

C’est un malin, Apostolos. En 10 ans seulement, il a fait passer l’affaire familiale de 4 à 23 hectares, sans pesticides ni engrais de synthèse, sur des sols de granite et de calcaire où il intervient le moins possible. Même philosophie dans ce nouveau chai (en construction au moment de ma visite) où les doses d’antioxydants sont réduites au minimum. Là, il calme avec habileté la « bête », en l’occurrence ce xynomavro réputé particulièrement agaçant en raison de sa dualité naturelle acidité/tanins. La cuvée Terre et Ciel 2011 vendue chez nous (29,95 $ – 11814368 – (10 +) ★★★★©), issue de vieilles vignes (moyenne de 50 ans), plus étoffée et substantielle, demeure d’un naturel aussi désarmant qu’il invite à la méditation profonde. Si j’étais vous, je prendrais trois bouteilles pour la cave et une carafée sur une souris d’agneau braisée aux olives de Kalamata. Parole de béotien !

 

Autres vins grecs de bons niveaux dégustés récemment :

 
  • Ktima Gerovassiliou Rouge 2010, Epanomi (25,20 $ – 10248931 – (5) ★★★1/2)
  • Ktima Gerovassiliou Blanc 2013, Epanomi (19,95 $ – 10249061 – (5) ★★★)
  • Ktima Gerovassiliou Avaton 2008, Epanomi (37,50 $ – 11901111 – (5 +) ★★★★ ©)
  • Ktima Biblia Chora Blanc 2013, Macédoine (22,60 $ – 11901138 – (5) ★★★)
  • Ktima Biblia Chora Ovilos 2012, Macédoine (29,95 $ – 10703594 – (5) ★★★1/2 ©)
  • Domaine Katsaros 2006, Thessalie (38 $ – 00974725 – (5 +) ★★★1/2 ©)
  • Evangelos Tsantali Maronia 2009, Thrace (18,25 $ – 10249125 – (5) ★★★ ©)
  • Evangelos Tsantali Rapsani Réserve 2010 (19,50 $ – 00741579 – (5) ★★1/2)

Jean Aubry est l’auteur du Guide Aubry 2014 Les 100 meilleurs vins à moins de 25 $.