Trop!

Dans une écologie francophone du livre où apparaissent chaque jour 100 nouveaux titres — c’est presque 600 par semaine si l’on considère la pause du dimanche ! —, débarquer avec un bouquin intitulé Trop (éditions de la Différence) relève forcément de la provocation.

 

Le romancier français Jean-Louis Fournier, habile sculpteur de phrases, fin assembleur de mots, assume de toute évidence le geste en s’avançant avec ce nouveau titre imaginé, après La servante du seigneur (Stock), pour dénoncer, avec verve, ce mal très contemporain de l’abondance et surtout les nombreuses dérives vers lesquelles ce trop nous conduit. Après tout, devant l’embarras du choix, c’est surtout l’embarras qui l’emporte sur le choix, avec à la clef cette valse-hésitation, ce doute qui nourrit l’inertie, le louvoiement, la stagnation et, finalement, nuit à l’avancement, l’audace et aux mutations.

 

Trop de savon dans les épiceries, trop de brosses à dents, trop de culture, trop de beauté, trop d’infos, trop d’écrivains, même, écrit-il… À trop cultiver le trop, l’humanité ne serait-elle pas en train de courir à sa perte ? En nanti Parisien qu’il est, se plaignant la bouche plus que pleine, Fournier le croit, et il est difficile de lui donner tort lorsqu’on sort un instant de la densité de la forêt pour prendre conscience du nombre d’arbres, et surtout pour regarder un peu mieux ce qui se passe autour de nous.

 

Prenez Montréal en ce moment, ville captive de son mois des festivals où l’offre de spectacles en tout genre — de la chansonnette à la blague de « pètes », en passant par le trio, le cirque, le cabaret et le quartette, dans les petites et grandes salles de la métropole, dans les parcs, dans les rues, dans les troquets… — dépasse largement l’entendement et, surtout, la capacité humaine à mettre assez de foules devant toutes ses scènes.

 

La mathématique du festif est étourdissante, mais elle pourrait aussi finir par devenir contre-productive si l’on suit la logique établie par le psychologue américain Barry Schwartz, fin observateur de l’abondance et de ses effets délétères dans nos sociétés occidentales. Dans son essai, Le paradoxe du choix : comment l’abondance éloigne du bonheur (Michel Lafon), le scientifique avance qu’en multipliant le choix au nom d’une certaine liberté, l’humanité fait certainement fausse route en induisant surtout dans ses comportements individuels et collectifs la… paralysie. Incapable de trouver sa voie dans la masse, l’homo consumus exposé au trop finit par ne plus rien faire. Trop de choix tue le choix, en offrant au passage un vaste choix de sièges vides à ceux qui pourraient un peu plus facilement que d’autres prendre des décisions. Joli paradoxe, en effet.

 

Quand il y a trop, il y a également frustration, reconnaît Schwartz sans mentionner toutefois l’univers hypercalorique que forment désormais les mondes numériques avec leurs données — les big data, comme on dit dans la Silicon Valley —, qui désormais s’accumulent avec un étrange vocabulaire : les zettabytes, cette unité de mesure de la démesure, que seul le port de bas bruns (et encore !) permet vraiment d’appréhender !

 

Le psychologue aurait pu pointer l’endroit du doigt. En deux jours, l’humanité produit en effet, là, autant d’information qu’elle en a produit depuis son origine ! En juin dernier, Cisco, le fabricant d’infrastructures numériques, a même annoncé un triplement des volumes actuels de production d’information en ligne d’ici cinq ans, principalement sous l’effet de l’accroissement de la vidéo et des échanges en format portable. Claustrophobes, s’abstenir !

 

L’asphyxie est à la porte des mondes dématérialisés, avec, comme signe précurseur, ces documents qui s’accumulent dans un dossier dans l’intention d’être lus un jour, mais sans doute pas, avec ces vidéos à la chaîne mises dans le dossier « fichiers à consulter » d’un logiciel en espérant trouver le temps nécessaire un jour pour les regarder. Or, mis bout à bout, ces documents peuvent rapidement former des heures et des heures de programmation. Et si l’on arrêtait arbitrairement l’accumulation à 337 heures, il faudrait un mois à raison de 10 heures par jour, sans journée de relâche, pour en venir à bout ! Complètement délirant, non ?

 

Et que dire de ces photos de vacances, de famille, de party, de paysage, désormais pixelisées, qui s’accumulent désormais dans des volumes qui ne convoquent plus vraiment la contemplation et la nostalgie, mais plutôt l’angoisse de ne plus être capable de les organiser, classer, stocker…

 

Trop fait douter, fait hésiter, brouille la vision et nuit à la clarté, écrit en substance Jean-Louis Fournier, dans son bouquin plein d’humour qui mérite d’être du coup ajouté à la liste déjà trop longue des lectures d’été. « Trop ne vaut rien », disait même Gérard de Nerval dans sa Bohème galante en 1852 déjà, et parfois, il peut être nécessaire de s’en éloigner un instant, de ce trop, pour prendre la mesure de cette décadence par l’opulence qui, dans toutes les strates de l’activité humaine, du pain à l’art, de la croustille au tourisme, des applaudissements aux écrans, finit par nous empêcher d’en faire assez !

8 commentaires
  • Réjean Martin - Abonné 14 juillet 2014 09 h 11

    Il faut savoir choisir. Et vite!

    C'est malade, l'embarras du choix. Bon papier Monsieur!

  • René Pigeon - Abonné 14 juillet 2014 13 h 05

    Décisions et options de consommation vs. décisions et options électorales : abstention et mode de scrutin

    L’abondance des options offertes par les marchands et l’abondance des décisions prises par le citoyen dans le monde de la consommation individuelle rendent le citoyen très insatisfait du peu d’options que les mécanismes démocratiques lui offrent pour participer à la prise de très peu de décisions à l’échelle collective : choisir un représentant soumis à un parti à une élection, qui inspirera des millions de décisions qui seront prises pour lui et les autres individus dans les 5 années suivantes. La disproportion croissante entre la surabondance des décisions et options individuelles de consommation et la quasi absence de décisions et options individuelles touchant la vie collective rend la décision de voter pour un candidat et un parti dérisoire et incite le citoyen électeur à s’abstenir de voter aux élections. Le mode de scrutin préférentiel réduirait cette disproportion. René Pigeon, abonné, Rene.Pigeon@RNCan-NRCan.gc.ca

  • Pascal Barrette - Abonné 14 juillet 2014 17 h 26

    Trop c'est trop!

    Prenez par exemple l'appareil photo. Autrefois un bon photographe n'avait techniquement qu'à maîtriser quatre paramètres: mise au point, sensibilité du film, ouverture de diaphragme et vitesse d'exposition. S'ajoutent aujourd'hui à ceux-là: manuel ou automatique, mesure d'exposition globale, centrale ou ponctuelle, mise au point à un, 11, 39 ou 51 points fixes ou mobiles, compensation d'exposition, aide à la mise au point par lumière blanche sur le boîtier ou rouge sur le flash, avec ou sans stabilisation, visée optique ou électronique, nombre de pixels du capteur, de 5 m à 36 m, poids du fichier, de 50 k à 50 m et plus, dimension des pixels qui influe sur la dynamique ou capacité à bien capter les hautes et basses lumières, dimension liée à celle des capteurs, demi-pouce, APS ou plein format, laquelle influe sur la capacité de recadrer sur ordi et sur le poids du boîtier et des objectifs, traitement des fichiers en 8, 12 ou 16 octets, saturation, accentuation, lissage, contraste, filtres flou, filé, polarisé ou n'importe quoi, bracketing-exposition, bracketing-flash, activation ou la désactivation de chacun ou de tous ces paramètres, déclenchement unique ou continu…

    Je vous fait grâce de la suite du traitement logiciel en raw ou jpeg dans Photoshop, Paint Shop ou Aperture, selon les plates-formes Microsoft ou Apple.

    Du pantagruélisme technologique qui vous enlève presque l'envie de peser sur le piton!!! Pour grossir le titre de votre chronique, Monsieur Deglise, trop c’est trop!

    Pascal Barrette, Ottawa

    • Raymonde Verreault - Inscrite 15 juillet 2014 09 h 39

      Ajoutons à cela la reconnaissance des visages et même des sourires ; )

  • Jacques Graveline - Abonné 14 juillet 2014 19 h 50

    C'est trop bon votre chronique

    Mais qu'est ce que le port des bas bruns monsieur ?
    J'avais coutume de dire que le mieux est l'ennemi du bien, mais j'me faisais regarder d'un air sérieux.
    Votre papier est excellent mais risque de passer inaperçu au travers de trop de chronique. Dommage.
    J'entend aussi dire que trop c'est mieux que pas assez

  • Yvon Bureau - Abonné 15 juillet 2014 08 h 46

    À lire :

    L'infiniment peu, de Dominique Loreau, chez Inédit. Quelques citations :

    Le trop de quelque chose est un manque d'autre chose. Proverbe arable.

    Qui vit content de rien possède toute chose. Boileau

    Le plus grand trésor de l'homme est de vivre de peu, tout en restant satisfait. Car le peu ne manque jamais. Lucrèce

    Merci Fabien pour cet article. Il n'est pas de trop !!!

    Vive l'Assez qui se situe entre le trop et le pas assez.

    Le son d'une corde de guitare est agréable si pas trop serrée et pas trop détendu. Dans le juste assez.