Quartier perdu

Je suis descendu du train à la gare de Sainte-Foy, me sentant décalé, en marge du monde qui se présentait devant moi. Imaginez le narrateur d’un roman de Modiano, mais en banlieue de Québec plutôt qu’au coeur de Paris.

 

C’était l’avant-veille de Noël 1995 et j’avais quitté la capitale depuis des mois sans y remettre les pieds. À Montréal, je n’étais pas sorti de l’île. Pire encore, il me semblait ne pas avoir dépassé Guy à l’ouest, Fullum à l’est et Beaubien au nord.

 

Mon père était venu me chercher à la gare et nous échangions des banalités à propos du repas du lendemain. Sans doute quelques détails entourant la confection de ses rillettes de lapin auxquels je ne prêtais qu’à moitié attention : j’étais trop fasciné par ce que je voyais et qui contrastait presque violemment avec la métropole qui était devenue mon habitat. Une ville fantôme, cloîtrée pour l’hiver. Personne dans les rues, sauf le rare promeneur avec son chien.

 

Sur le chemin Saint-Louis, les décorations de Noël luisaient dans la nuit précoce de la fin d’après-midi. Le Tracel de Cap-Rouge s’étendait comme une ombre bienveillante au-dessus des bungalows. Je redécouvrais la banlieue de mon enfance, où je ne vivais plus depuis maintenant trois ans.

 

Sentiment étrange. Dédain et affection en même temps. J’aimais et détestais ce que je voyais, et que j’avais voulu fuir à tout prix dès que j’en avais eu l’occasion. J’étais trop jeune et trop con pour saisir que la banlieue, elle, ne me quitterait jamais.

 

« Tous banlieusards », titrait récemment le magazine Liberté, qui avait fait de la périphérie urbaine son sujet principal. Cette même banlieue qui sert de plus en plus de décor au cinéma québécois depuis qu’il a enfin abandonné le Plateau Mont-Royal. Cette banlieue qu’on a dans la tête, même quand on n’y vit plus.

 

Pourquoi en parler, qu’a-t-elle de si intéressant ? Comme l’écrit Pierre Lefèvre dans Liberté en parlant du pouvoir d’attraction de l’Everest comme des centres commerciaux : parce que c’est là.

 

Mais aussi parce que d’avoir grandi, presque nous tous, dans ces communautés évasées, excentrées, ne peut faire autrement que d’avoir modifié notre rapport aux autres, à la société. Seuls, côte à côte. C’est ça, la banlieue. De petites enclaves alignées, de l’hyperindividualisme urbanistique.

 

On a beau se transplanter en ville par la suite, se réclamer de Rosemont ou de Limoilou, on continue d’entretenir le même travers développé dans nos familles, le même « pas dans ma cour », le même cloisonnement social. Parfois avec quelques remords qui nous font voter un peu plus à gauche que ne le fait le quartier de notre enfance. Le mien vote pour Sam Hamad. La honte.

 

Tous banlieusards ? Mets-en. J’ai une banlieue dans la tête et dans le coeur sur laquelle on a écrit mon histoire. Elle ressemble à celle de Ferron dans L’amélanchier. Et comme ce Longueuil-là, le Cap-Rouge de mon enfance n’a plus grand-chose à voir avec celui d’aujourd’hui : bâti mur à mur, entouré de tours à condos, les contours du lac ont troqué le verger contre les châteaux de pierre.

 

Pour retrouver la même chose, la même idée de banlieue comme projet aux frontières un peu floues, il faut aller plus loin. Neuville, Sainte-Brigitte, Château-Richer, Lotbinière. La banlieue recule, encore et encore. Parce que notre désir, lui, de retrouver l’idylle de notre enfance ne bouge pas. Et puisque le développement finit par transformer la banlieue en ville, le Nord-Américain colonise sans relâche la campagne pour y réinventer un quartier perdu.

 

En ce temps des Fêtes de 1995, je retrouvais le mien dans le froid polaire. Sorti fumer, marchand vers les rues voisines qui bordent le golf, respirant l’air glacial, je me sentais bien. Pour rien au monde je ne serais revenu vivre ici. Et pourtant c’était chez moi. Ce ciel qui me regardait, c’était le mien. Ça explique bien des choses. La banlieue n’est plus seulement un idéal de qualité de vie. Elle est pour la majorité une condition du bonheur, puisque c’est là qu’on l’a d’abord connu. Ou si âprement désiré.

 

Elle n’est pas uniquement géographique. Elle incarne un idéal, une pensée. Quelque chose comme un art de vivre, dont le sens s’est par ailleurs perdu.

 

C’est ainsi qu’elle raconte notre histoire récente, qui consiste à sans cesse reprendre le même modèle pour le répéter à l’infini. La banlieue dit que nous sommes arrivés, dans nos têtes, à la fin de l’histoire. Que le dévelop- pement immobilier marine dans la nostalgie de nos enfances dont on cherche à retrouver l’enchantement.

 

La banlieue est notre course terrible pour oublier que le temps passe et nous aussi.

 

La semaine prochaine : pourquoi je déteste la banlieue.

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18 commentaires
  • Maria Gatti - Inscrite 12 juillet 2014 05 h 38

    la désolation banlieusarde

    Hier je suis allée au Centre Laval pour acheter une jupe qui était en rupture de stock à la succursale rue St-Hubert d'une chaîne de vêtements, près de chez moi (la Petite-Italie). Un trajet très court par la ligne orange du métro. Je ne vais presque jamais en banlieue, et suis une ratte de ville depuis toujours.

    Par rapport à mon quartier montréalais, un constat. Presque pas de piétons, et les rares cyclistes donnent l'impression de s'entraîner plutôt que de servir de leur vélo comme moyen de transport. Le piéton croise un autre centre commercial, le "Quartier Laval", avant d'arriver au Centre Laval. Mais contrairement au Marché central (déjà l'horreur), il n'y a presque pas de trottoirs!

    Mettons que j'étais bien contente de rentrer chez moi et de descendre au métro Jean-Talon, et d'acheter quelques trucs dans un petit supermarché vietnamien, et au marché.

    Il y a une certaine urbanisation autour du métro Montmorency, avec le cégep, un petit campus de l'université de Montréal et des formes d'habitations plus denses, mais oui, je déteste la banlieue et la culture du "char".

    • Danielle - Inscrit 14 juillet 2014 18 h 38

      J'habite la campagne, de fait une jolie forêt à 15 minutes du train de Mont St Hilaire. J'en ai ras le bol de ces gens au dessus de leur affaire et hargneux contre la banlieu. Je vous l'ai dit, je n'habite pas la banlieu, mais bien St Denis sur Richelieu. Je ne demande pas mieux que de prendre le train madame de Montréal, mais voyez vous tout est pour Montréal trop souvent. Nous qui habitons en dehors, n'avons droit qu'à du transport en commun sur les heures de pointes et pas les fins de semaine (je parle du train parce que l'autobus oublions ça, ça prend 2h se rendre à Mtl.). Alors, j'ai besoin de mon char tout le temps, ma petite yaris je l'aimbe bien. Je suis pourtant très écolo, probablement davantage que la plupart des dits écolos de Montréal qui ne cessent de se pèter les bretelles du on est toujours mieux que tout le monde.

    • François Beaulé - Abonné 14 juillet 2014 19 h 30

      S'il n'y a pas ou peu de train en dehors des heures de pointe, c'est que la demande est trop faible. Il est difficile d'organiser du transport en commun dans des banlieues ou des campagnes parce que la densité des logements et des personnes est trop faible. Faire rouler des trains presque vides est très coûteux.

  • Jean Boucher - Inscrit 12 juillet 2014 10 h 36

    La semaine prochaine : pourquoi je déteste la banlieue.

    Pourquoi détester la banlieue de ton enfance ou les autres ? C'est très beau près du fleuve magnifique avec un vieux quartier, beaucoup de parcs - dont le plus beau de Québec - verdure. Il vit là plusieurs épais mais il y en a ailleurs aussi. Pas de centre-ville mais il y en a plusieurs pas loin : 15 minutes pour aller Vieux-Québec, pas de ponts à traverser...Tu me fais pensé à Jérôme Landry fils ingrat d'un fonctionnaire de Charlesbourg. Tu as manqué de rien près du golf : classse moyenne supérieure !!! J'ai hâte de lire les causes de ta détestation.

  • Jean Boucher - Inscrit 12 juillet 2014 10 h 45

    Le temps passe...

    ..aussi à Limoilou, Rosemont, Vieux-Québec. Franchement !!!

  • Pierre-Marc Boyer - Inscrit 12 juillet 2014 18 h 58

    Fureur fanatique anti-banlieue

    Pour une raison que j'ignore, il y a beaucoup plus de fanatiques anti-banlieue en ville qu'il n'y a de fanatiques anti-ville en banlieue. D'où vient cette fureur et cette haine? J'ai comme l'impression que les banlieusards n'ont pas besoin de détester les urbains, car ils sont bien là où ils sont et celui qui est confortable ne passe pas son temps à trouver le coupable des malheurs qu'il ne vit pas. Par contre, les urbains anti-banlieue sont parfois si férocement dédiés à décrier la « platitude » de la banlieue qu'à mon avis s'y cache un malaise plus profond. Serait-ce parce qu'ils ne peuvent accepter de confronter leur propres malaises face aux 1000 problèmes et désagréments de la vie en ville (à mon avis beaucoup plus nombreux que ceux de la banlieue) qu'ils se refusent à admettre mais savent trop bien au fond d'eux-mêmes?

    D'où vient cet acharnement de certains urbains à vivre « près de tout, près de l'action, là où l'épicier me connaît par son nom » pour reprendre les clichés éculés des habitants du Plateau? Il y a dans cette détestation de la banlieue et de son confort douillet un mystère qui m'échappe.

    Quand je vois une banlieue dortoir (le moindrement jolie et coquette), je n'y vois pas de la platitude. J'y vois le foyer de familles, un endroit où les bonheur tranquille fait son chemin, certes sans trop de bruit. À l'inverse, les quartiers urbains, branchouillés ou pauvres, me laissent souvent une image de quelque chose de froid et souvent déshumanisé. Le comble de l'individualisme ce n'est pas la banlieue mais la ville, où dans ces quartiers branchouillés les jeunes bobos foodys épicuriens vont dans un resto à 60$ (en ayant toujours faim après le repas), alors même qu'ils s'appauvrissent en donnant chaque mois une somme astronomique à un propriétaire immobilier pour un appartement gros comme une cage à poules (aucune notion de finances ici) où l'intimité est nulle parce que vous avez des voisins en haut, en bas, à gauche , à droite qui connaiss

    • Jean-Sébastien Rozzi - Inscrit 13 juillet 2014 13 h 08

      « Il y a dans cette détestation de la banlieue et de son confort douillet un mystère qui m'échappe. »

      Pourtant, la réponse est bel et bien là : le confort douillet, comme vous dites. Le confort et l'indifférence. Vos foyers familiaux suintant de bonheur ne sont en fait que de tristes ilots atomisés carbonisant au BBQ et dénudés de toute forme de prise de conscience.

      Vous dites que les anti-banlieues sont nombreux en ville et que l'inverse ne se confirme pas. Voilà qui est faux. Prenez Québec et sa radio X : une belle preuve de la connerie rurbaine fasciste. De plus, certains banlieusards sont victimes de « villophobie », d'une peur intrinsèque de la ville, cet enfer composé de cyclistes, d'immigrants, de manifestations, etc. Oui, certains banlieusards « réfléchissent » sur la ville avec autant de profondeur que les soutanes des années 30.

      L'hyper-individualisme est le lot de la banlieue en raison du mode de vie qui lui est sous-jacent : le american way of life, les autos, BBQ, TV, piscine hors-terre, la tondeuse au gaz, etc. Ce mode de vie nous conduit à la catastrophe, tout simplement. Énergivore, polluant, bruyant, ne rendant même pas heureux, c'est une abomination. Vouloir que tout un chacun ait son petit paradis rurbain cloturé est le comble de l'égocentrisme inconscient. Ce mode de vie empestant le parfum du ron-ron ontologique n'est accessible qu'à une minorité sur notre planète.

      Les rurbains critiquent ces supposés Bobo qui vont manger dans des restos de luxe. C'est oublier que premièrement, les rurbains en font tout autant (soit en ville, soit dans leur propre centre-d'achat banlieusard). Et deuxièmement, la majorité des urbains mangent plutôt dans des pizzerias, des cantines, des restos chinois ou libanais pas trop chers, des cafés, etc. La vraie peur du banlieusard n'est pas l'hédonisme d'une minorité de bobos de condos (puisque le banlieusard la vit dans son cocon) mais bien la peur du punk, de la pute au coin de la rue et des odeurs étrangè

    • François Beaulé - Abonné 14 juillet 2014 19 h 37

      Le principal désavantage de la ville, ce sont les autos en surabondance conduites par des banlieusards.

  • André Martin - Inscrit 13 juillet 2014 08 h 41

    La banlieue me donne des boutons.

    Au nord et au sud de Montréal : deux gros centre d’achats qu’on traverse en auto.

    Lorsqu’obligé, je le fais rapidement, via l'autoroute dans sa portion la plus laide, parce que dans mon cas, c’est souvent accompagné d’une poussée d’urticaire et d'une poffe de déprime.