Premier contact avec Israël

C’est ma première visite à Jérusalem et je tiens à éviter tout faux pas. J’ai rencontré peu d’Arabes au cours des années et je suis venu cette fois dans le but d’organiser une table ronde entre Palestiniens et Israéliens, ennemis de toujours. À vrai dire, la situation est des plus complexe. Est-ce que les citoyens arabes d’Israël s’identifient comme Israéliens-Palestiniens ou Israéliens-Arabes ? Et les Juifs, comme Juifs-Israéliens ? Lisant le nouveau livre d’Ari Shavit, j’apprends que beaucoup de Juifs venus d’Irak et du Maroc, dont l’animateur de télévision Gal Gabai, se sentent souvent humiliés par rapport à la majorité ashkénaze et dépouillés de leur identité « arabe ».

 

Au-delà des appellations précises, est-ce que les histoires d’amour entre Juifs et Arabes à la Roméo et Juliette finissent toujours mal ? Est-ce que les Juifs laïques de Jérusalem observent le sabbat pour maintenir la paix avec les Juifs orthodoxes ? Est-ce que les intervenants viendront tous à notre soirée après le forum ? Bernard Avishai, le professeur de l’Université hébraïque qui va animer la discussion pour Harper’s Magazine, possède, lui, des racines compliquées : il est un Américain- Israélien juif élevé à Montréal. Il répond à mes  questions avec toutes les nuances, mais sans certitude. Je me jure d’être prudent dans mes  conversations.


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J’arrive le samedi 14 juin vers 17 h. Jérusalem est calme. Je m’installe dans l’hôtel King David et me précipite vers la porte de Jaffa de la vieille ville. Incroyable comme c’est beau juste avant le coucher de soleil — un temps magnifique, sec et chaud. Non juif, je choisis le chemin étroit et escarpé de la rue David pour rejoindre le mur des Lamentations. Et voilà que je suis ébloui par la vue de la vaste place, et je descends du haut escalier si vite que j’entre par erreur dans la section réservée aux femmes. Vite chassé, je mets une kippa offerte gratuitement dans un carton et me retrouve parmi des centaines de congénères mâles, presque tous en tenue noire de Juifs orthodoxes. Je m’assieds sur une chaise en plastique et je rédige un mot à mon père, décédé il y a 29 ans, que j’insère entre d’autres petits papiers dans un créneau du mur antique. Mais ne parlant pas l’hébreu, j’ignore l’importante cause actuelle des gémissements des religieux : j’apprendrai plus tard que trois lycéens juifs faisant de l’auto-stop en Cisjordanie ont été enlevés, sans doute par des Arabes pour des raisons politiques. Cette nouvelle va bouleverser le paysdans les jours suivants. Tellement heureux d’être à Jérusalem, je ne pense pas au fait que je suis en territoire occupé. J’ai oublié pourquoi j’étais à Jérusalem. Le lendemain, il y aura 25 000 manifestants devant le mur des Lamentations pour prier, protester et exprimer leur colère contre ces Arabes qui insistent pour que la Cisjordanie leur appartienne. En rentrant à l’hôtel par la porte de Damas, je me retrouve dans le Proche-Orient des musulmans — je vois les soldats israéliens avec leurs mitraillettes et je sens la sourde colère des marchands arabes.


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Non, le tourisme ne suffira pas pour Jérusalem. Mais quand même… la vie est douce dans la Colonie allemande, quartier huppé. Au Focaccia Bar, je mange un repas extraordinaire, arrosé par un excellent vin blanc des hauteurs du Golan. Après, je me régale avec une glace en face chez Aldo. Les maisons gracieuses du quartier, enveloppées par une verdure luxuriante, démentent le climat du désert et me font penser à Key West !


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Ma table ronde, prévue pour dimanche après-midi au YMCA, est menacée par la crise de l’enlèvement. Le parlementaire travailliste israélien demande si on va annuler. Le sondeur palestinien craint de ne pouvoir passer les contrôles de police. Finalement, les sept inte venants arrivent et se disputent sur un ton civilisé. Seuls les deux Arabes chrétiens et le gauchiste israélien assisteront au dîner. Pas question de boire du vin des territoires occupés.


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De retour à l’aéroport lundi, je demande au chauffeur de taxi de me montrer le mur de séparation. C’est facile : on prend la route 443. Voilà le mur avec ses portails assez larges pour faire entrer les chars israéliens dans les villages arabes ; voilà les contrôles militaires qui exigent des Palestiniens de traverser des ponts piétonniers pour sortir de leur côté et travailler ; voilà la honte qui me touche pour la première fois. Je me suis trop bien amusé.


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La table ronde sera transcrite et publiée dans le numéro de septembre. Pourvu que cela me  ramène à Jérusalem.


John R. MacArthur est éditeur de Harper’s Magazine. Sa chronique revient le premier lundi de chaque mois.

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2 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 7 juillet 2014 12 h 54

    Que faire avec ces gens?

    Comment faire le trie entre ces peuples qui ont chacuns des atavistes qui date du debut du monde les uns on été prisonnier depuis babylonne, égyptiens et sumériens et sont sur la defensive depuis ce temps, tandis que les autres on eus un maitre a penser qui les enjoins a tuer tous ceux qui ne pensent pas comme eux, que faire avec ces gens?

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 7 juillet 2014 20 h 50

    Un pays impossible

    Sans cette violence quasi quotidienne, on pourrait parler d'un pays miraculeux, tellement son existence sur ce territoire continue grâce à un acharnement titanesque. Mais pourquoi donc cet entêtement à occuper la Cisjordanie ? Juifs et Arabes sont des cousins qui n'arrivent pas à s'entendre. Y arriveront-ils un jour ? Là serait le véritable miracle.