Actualités shakespeariennes II

Je poursuis aujourd’hui mes célébrations québéco-shakespeariennes, contribution locale au 450e anniversaire de naissance du barde de Stratford, et ce, malgré le fait que, comme on l’a lu ensemble la semaine dernière, l’authenticité de son certificat de paternité sur l’immense production dramatique qu’on lui attribue demeure vivement contestée. Rappelons qu’un chercheur montréalais, Lamberto Tassinari, propose comme candidat de substitution un lexicographe aux origines italiennes, John Florio.

 

S’intéressant à d’autres types de controverse, Jennifer Drouin se propose quant à elle de poser un regard diachronique sur les différentes adaptations du corpus shakespearien réalisées au Québec depuis la Révolution tranquille. Dans son ouvrage Shakespeare in Québec : Nation, Gender, and Adaptation (Presses de l’Université de Toronto), l’universitaire originaire de la Nouvelle-Écosse démontre par quelles stratégies parfois paradoxales les auteurs d’ici se sont approprié les figures canoniques de la dramaturgie élisabéthaine pour en faire des symboles d’une résistance sociopolitique, culturelle, féministe ou, plus rarement, homosexuelle.

 

Pour cette militante péquiste diplômée de l’Université McGill, les Québécois francophones entretiendraient avec Shakespeare une relation ambivalente, quelque part entre déférence et défiance. Grâce à une approche composite faisant appel aux théories postcoloniale, féministe et « queer », toutes plus répandues chez nos collègues anglos que francos, Drouin se livre à une lecture attentive, parfois téméraire mais assez rafraîchissante, d’une série de réécritures dramatiques parfois étudiées ailleurs, mais jamais sous cet angle résolument original.

 

Être ou ne pas être libre

 

Après avoir exposé quelques tendances adaptatives observées chez des Shakespeare canadiens, australiens, néo-zélandais, écossais et catalans, Jennifer Drouin délimite son terrain de jeu en précisant ce qui distingue l’adaptation et l’appropriation de la seule traduction. Déboulonnant au passage certains mythes tenaces sur le nationalisme québécois au profit de son lectorat anglophone, elle conserve néanmoins une certaine distance critique soucieuse d’établir les nuances qui s’imposent.

 

Elle s’attaque ensuite à l’examen du classique de Robert Gurik, Hamlet, prince du Québec (1968), pièce construite sur le dilemme national « Être ou ne pas être libre » dont le héros oscille entre la morne rumination et le désir de « passer à l’action ». C’est d’ailleurs une éloquente photographie tirée de la version scénique de cette oeuvre qui orne la couverture de son ouvrage : on y voit Hamlet-Québec soulevant la toge fleurdelisée de Rosencrantz-Gérard Pelletier — le comparse de Guildenstern-Jean Marchand, évidemment — afin d’en révéler le revers brodé de feuilles d’érable…

 

Comparant intelligemment la pièce de Gurik et sa traduction anglaise présentée à London (Ontario) quelques mois après sa création montréalaise, Drouin souligne également que, dans ce plaidoyer dramatique pour l’indépendance, le rôle des femmes s’avère complètement escamoté. Difficile de ne pas être d’accord avec elle lorsqu’on se souvient que la douce Ophélie y est représentée sous les traits de… Jean Lesage.

 

Autres éléments incontournables d’un tel corpus, les « tradaptations » signées par Michel Garneau se voient consacrer un chapitre entier. Outre sa version de La tempête, on insiste fortement ici sur son Macbeth (1978), occasion pour le poète et dramaturge de déployer la variante fantasmée d’un parler québécois du XVIIIe siècle et une topographie de l’Écosse aux allures de plaines d’Abraham.

 

Les femmes, les exclus

 

C’est chez un Jean-Pierre Ronfard pré- (Lear, 1977) et post-référendaire (Vie et mort du roi boiteux, 1981) que l’auteure de Shakespeare in Québec déniche les premières traces d’un salut collectif qui passerait par les filles, seules aptes à succéder aux pères ambitieux et aux mères manipulatrices une fois que tous se seront entretués. Constat légèrement différent à la suite de la lecture des Reines de Normand Chaurette, où seule la jeune Anne Dexter, invention chaurettienne circulant presque en silence parmi les épouses royales de la guerre des Roses, n’est pas étouffée par la convoitise ou la veulerie.

 

On doit également à Jennifer Drouin un examen consciencieux d’Hamlet-le-Malécite de Jean-Frédéric Messier et Yves Sioui Durand, où le questionnement identitaire du prince danois sert de reflet aux déchirements vécus par un jeune acteur d’origine autochtone confronté à la lente corruption de sa culture. Exception plutôt que règle au sein de l’ensemble ici scruté, cet Hamlet aborigène vient illustrer à la fois la malléable disponibilité de l’univers shakespearien et les transformations des relations entretenues entre ce dernier et les différentes aspirations du devenir québécois.