Roméo Bouchard, le paysan engagé

Roméo Bouchard, paysan à la barbe blanche, est, comme le montre son éclatant parcours, un militant de gauche qui brille par son énergie renouvelable.
Photo: Le mouton noir Roméo Bouchard, paysan à la barbe blanche, est, comme le montre son éclatant parcours, un militant de gauche qui brille par son énergie renouvelable.

À presque 80 ans, Roméo Bouchard ne désarme pas. Né en 1936, d’abord prêtre, ce fils de cultivateur du Lac-Saint-Jean se défroque pour étudier en sciences politiques, à Montréal, en 1967. Il sera, à partir de là, de tous les combats : contre la guerre au Vietnam, pour McGill français, pour l’indépendance du Québec, militant dans le mouvement étudiant et dans le front commun syndical de 1972.

 

En 1975, il effectue un retour à la terre, dans le Bas-Saint-Laurent, et pratique l’agriculture biologique. En 2001, il cofonde l’Union paysanne, pour s’opposer au modèle agricole productiviste, notamment incarné par l’industrie des mégaporcheries.

 

Le paysan à la barbe blanche, comme le montre son éclatant parcours, est un militant de gauche qui brille par son énergie renouvelable. « J’ai la chance d’être né pauvre, écrit-il. Je n’ai jamais été et je ne serai jamais dans le club. J’ai toujours été du côté du monde, du peuple, des petits, des régions. »

 

Il publie, ces jours-ci, deux nouveaux livres réussis, dans lesquels il poursuit les combats qui lui sont chers. Constituer le Québec est une critique radicale des ratés de notre démocratie de représentation et une invitation à revoir de fond en comble notre système politique. Les champs de bataille se veut une brève histoire de l’agriculture biologique au Québec et un plaidoyer senti pour un virage urgent vers ce modèle.

 

Mensonge démocratique

 

« Ce livre, écrit Bouchard dans Constituer le Québec, est un manifeste, un cri du coeur pour dénoncer le mensonge démocratique qui nous aveugle, un appel à la souveraineté du peuple et un plan d’action pour nous permettre de redéfinir nous-mêmes nos institutions démocratiques. » Nécessaire, note-t-il, la Révolution tranquille, avec le temps, s’est épuisée et a fait place à un système dans lequel l’oligarchie économique dicte ses choix à l’État.

 

Pour Bouchard, les partis politiques constituent le coeur du problème. Accros à l’argent pour s’assurer une position dominante, ils sont soumis aux collecteurs de fonds et aux acteurs économiques, imposent une pensée unique dans leurs rangs, étouffent les débats et sont obsédés par leur image publique, ce qui les condamne à la langue de bois et à l’absence de vision originale.

 

Afin de briser cet immobilisme qui asphyxie la démocratie, Bouchard propose carrément « d’écarter les partis politiques du processus électoral et parlementaire ». Les élections, explique-t-il, devraient se faire entre candidats indépendants, financés par l’État, dans un système à deux tours, afin que le gagnant soit vraiment majoritaire. Les élus nommeraient ensuite les membres de l’exécutif (ministres et premier ministre).

 

Ce nouveau modèle, pour redonner une voix plus directe au peuple, encouragerait le recours fréquent aux référendums, notamment d’initiative populaire. Poussant l’audace un cran plus loin, Bouchard va même jusqu’à suggérer que les représentants du peuple pourraient être nommés par tirage au sort, « la procédure démocratique par excellence ».

 

Utopie

 

Il y a une part d’utopie dans les solutions proposées par Bouchard. Si certaines d’entre elles sont réalisables et souhaitables, comme les référendums, d’autres sont plus hasardeuses. Les partis politiques, par exemple, ont la vertu, en présentant des visions d’ensemble, de mettre de la cohérence dans le débat public et d’offrir des lieux organisés de discussion. Leur mise à l’écart de la joute électorale entraînerait le risque d’une fragmentation abusive du débat public. Or, un projet de société est un système cohérent qui ne peut se construire à la pièce, par le seul choc des intérêts ou à coup de gros bon sens.

 

Les partis politiques me semblent donc un outil démocratique essentiel. Il reste que, dans l’état actuel des choses, les critiques que leur réserve Bouchard sont justes. Ce dernier force ainsi une réflexion de fond sur ce sujet, même si ses solutions n’emportent pas d’emblée l’adhésion.

 

Pour en finir avec « l’illusion de la démocratie », tout en évitant la dérive du débat public vers une lutte d’intérêts, Bouchard propose de doter le Québec d’une constitution qui établirait les principes fondamentaux de notre nation. Cette constitution exprimerait nos choix collectifs quant au statut politique du Québec, à la langue française, à la neutralité religieuse de l’État, aux droits individuels et collectifs, au fonctionnement de nos institutions démocratiques, à la gestion de nos ressources naturelles et du territoire, à notre modèle social et aux relations avec le monde. Elle serait élaborée par une assemblée constituante de 100 à 200 membres, non partisans, désignés par tirage au sort, et soumise au verdict populaire.

 

Le peuple, enfin, définirait lui-même sa destinée. Cette proposition, qui s’apparente à un élément fondamental du programme de la formation Québec solidaire, mérite certainement la plus grande attention. Désorienté, le Québec a un urgent besoin de se retrouver.

 

La bataille du bio

 

Le constat de cette désorientation s’applique aussi, selon Bouchard, à notre rapport à l’agriculture. Depuis l’apparition de l’agriculture industrielle au Québec, dans les années 1940, l’art de cultiver la terre, écrit l’essayiste, « s’est perdu pour faire place à des modes d’emploi de produits artificiels dictés par les compagnies, les vendeurs et les agronomes, au nom de la science et du progrès ». Or, insiste Bouchard, « la nature bien comprise est plus efficace à moyen terme que tous les produits chimiques ».

 

Brève histoire de l’agriculture bio au Québec, réquisitoire contre le modèle industriel destructeur de l’environnement, de l’économie et de notre rapport à la nature, et plaidoyer vibrant et informé pour une agriculture bio de proximité, Les champs de bataille n’est pas l’essai d’un pelleteur de nuages, mais celui d’un paysan savant et engagé, qui veut préserver l’avenir. La vérité du bio, assène Bouchard, n’est pas que scientifique ; elle est métaphysique.

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Constituer le Québec

Roméo Bouchard Atelier 10 Montréal, 2014, 112 pages

Les champs de bataille Histoire et défis de l’agriculture biologique au Québec

Roméo Bouchard Écosociété Montréal, 2014, 136 pages

2 commentaires
  • Claude Bernard - Abonné 28 juin 2014 22 h 05

    La démocratie est l'art d'éviter le chaos

    Le premier rôle de la démocratie est de permettre un changement de gouvernement sans droits hérédiraires et sans violence.
    Cela assure un peu plus de justice et de contrôle des dirigeants par la présence de plusieurs pouvoirs (tel que la Cour Suprème, les médias, les marches de protestations etc...).
    Vaut mieux des partis politiques que le règne de l'arbitraire et de la foule.
    La démocratie «directe» des anciens Grecques, excluait les esclaves, les pauvres et tous ceux qui n'étaient pas citoyens de la ville.
    Si on pouvait, par exemple, modifier une Constitution par simple référendum populaire, on voit d'ici le chaos qui s'en suivrait.

    • Serge Lemay - Inscrit 28 juin 2014 22 h 37

      Le chaos c'est aussi la collusion, la corruption, l'usurpation des droits civils. l'exploitation de nos ressources sans compensation équitable, c'est de gouverner de manière absolue avec moins de 4 voix sur dix, c'est un train sans assurance et sans conducteur qui vient faucher 47 vies dans un village, c'est un pipeline qui passe dans ta cours arrière sans que tu puisses dire un mot, dois-je continuer ou vous commencer à voir vos convictions être remises en question ou à tout le moins légèrement ébranlées. En passant la Suisse a environ un référendum par semaine, le chaos a maintenant un nom, Genève !